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Full text of "Deux opuscules de Montesquieu"

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BRITISH COLUMBIA 



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in 2010 with funding from 

University of British Columbia Library 



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DEUX OPUSCULES 



DE 



MONTESQUIEU 



Tous droits de reproduction et Je traduction réservés. 






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DEUX OPUSCULES 



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MONTESQUIEU 



TUBLIÉS PAR 



Le Baron de MONTESQUIEU 



Eau-for U de M. LEO DROUYN 




BORDEAUX 

G. GOUNOUILHOU, IMPRIMEUR-ÉDITEUR 

PA R 1 S 

J. ROUAM & C«, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

14, rue du Hclder, 14 

M.DCCC.XCI. 



AVANT-PROPOS 



Les manuscrits inédits du président de Montes- 
quieu, conservés au Château de La Brède, vont 
être publiés par sa famille, avec le concours de la 
Société des Bibliophiles de Guyenne. Il a paru 
convenable, avant d'imprimer le premier volume 
de ces écrits, de faire paraître deux traités qui ne 
sont point entièrement inédits, mais dont le texte 
complet n'était pas encore connu. 

U Esprit des Lois renferme quelques pages modi- 
fiées des Réflexions sur la Monarchie universelle en 
Europe; — et une feuille littéraire du siècle dernier, 
en rendant compte d'une séance de l'Académie de 
Bordeaux, a donné une analyse et des extraits du 
traité sur la Considération et la Réputation. 

Une préface générale, qui sera placée en tête du 
premier volume des écrits inédits, exposera l'histoire 
de ces manuscrits et le plan adopté pour leur publi- 
cation. Nous ne donnons ici que les titres des œuvres 



VI AVANT- PROPOS 

inédites que vont publier MM. Charles, Gaston, 
Albert, Gérard et Godefroy de Montesquieu : 

i° Discours sur Cicéron. 

i Éloge de la sincérité. 

; Essai sur les causes qui peuvent affecter les esprits et 
caractères. 

4 a Histoire véritable. 

5" Réflexions sur la Politique. 

6° Mémoire sur le silence à imposer sur la Constitution. 

7° Réflexions sur le caractère de quelques Princes. 

8° Lettres de Xénocrate à Phérès. 

9° Dialogue de Xantippe et de Xénocrate. 

io° Mémoire sur les dettes de l'État, adressé au Régent. 

î i° Mémoire contre l'arrêt du Conseil du 27 février 1 725, 
portant défense de faire des plantations nouvelles en vignes 
dans la Généralité de Guienne. 

1 2° Remarques sur certaines objections que m'a faites un 
homme qui m'a traduit mes Romains en Angleterre. 

13 Mémoires sur les mines de Hongrie et d'Allemagne. 

14 Réflexions sur les habitants de Rome. 

1 5 Voyages d'Italie, d'Allemagne et de Hollande. 

16 Voyage à Gênes. 

17 Galerie du grand-duc de Florence. 

18 Mes pensées, ou recueil de mes réflexions (trois forts 
volumes). 

19 Spicilegium : Extraits et pensées diverses. 

20° Divers dossiers contenant les matériaux de Y Esprit 
des Lois. 

2i° Lettres, billets du président de Montesquieu. 

On publiera ensuite : les Lettres adressées au président 
de Montesquieu, et le Catalogue de sa Bibliothèque avec 
notes autographes. 

L'énumération sommaire de ces titres permettra 
de juger l'importance de l'œuvre inédite que vont 
publier les descendants de Montesquieu. 



AVANT- PROPOS Vil 

Nous remercierons ici la Société des Bibliophiles 
de Guyenne pour l'aide qu'elle nous a prêtée; 
MM. H. Barckhausen et R. Dezeimeris, dont les 
conseils nous ont été fort utiles, et plus particu- 
lièrement M. Raymond Céleste, conservateur de la 
Bibliothèque de la ville de Bordeaux, pour les 
documents et renseignements de toute nature qu'il 
nous a communiqués, ainsi que pour le concours 
gracieux et efficace qu'il a bien voulu nous prêter 
dans la direction de cette publication. 



REFLEXIONS 



SUR LA 



MONARCHIE UNIVERSELLE 

EN EUROPE 



AVERTISSEMENT DE L'EDITEUR 



Le président de Montesquieu avait, dit M.Walckenaër ', 
« soit avant, soit pendant ses voyages, fait imprimer un 
opuscule intitulé : Réflexions sur la Monarchie universelle 
en Europe, dont il nous a été remis un exemplaire. Cet 
opuscule a été inconnu jusqu'ici à tous ceux qui ont eu 
occasion de parler de Montesquieu ou de ses ouvrages. 
Lui-môme néanmoins en fait mention dans un passage de 
Y Esprit des Lois. » M. Walckenaê'r reproduit la note 2 du 
livre XXI, chapitre XXII, ainsi conçue : « Ceci a paru il y 
a plus de vingt ans dans un petit ouvrage manuscrit de 
l'auteur, qui a été presque fondu dans celui-ci. » « Cette 
note est singulière, ajoute le biographe, et semblerait 
faire croire que Montesquieu avait fait tirer quelques 
exemplaires de cet opuscule pour donner à des amis. 
L'Esprit des Lois parut en 1748, et si ces mots « il y a 
» plus de vingt ans » sont exacts, cet opuscule serait au 
moins de 1727 et pourrait être plus ancien 3 . L'exemplaire 
que nous avons sous les yeux, et qui appartient à M. Laîné, 
ministre et membre de la Chambre des députés, contient 
beaucoup de corrections qui sont de la main même de Mon- 
tesquieu . > Les passages manuscrits cités par M. Walckenacr 

1. Michaud, Biographie universelle, 1821, in-8*, art. Montesquieu. 

2. Cette note de Montesquieu se trouve pour la première fois dans 
l'édition de Londres Nourse, 1767, in-4 , t. I, p. 521. 

3. Laboulaye {Œuvres de Montesquieu, t. IV, p. 467) dit: iAu livre 
XXII, chapitre x, Montesquieu donne l'année 1744 pour celle où il écrit : 
le firtit ouvrage manuscrit remonterait donc vers l'année i 72 •,. . 



4 MONARCHIE UNIV1 

se retrouvent sur notre exemplaire; les réclames qui sont 
au bas des pages, Le papier et les caractères, qui sont 
manifestement ceux dont se servit plus tard Desbord 
imprimeur à Amsterdam, pour Les Considérations sur les 
causes de la grandeur di s Romains et de leur décadence », 
tout indique que l'impression a été faite en Hollande. 

L'exemplaire des Réflexions sur lu Monarchie univer- 
selle en Europe, que nous pûmes acquérir en janvier i \ 
par L'intermédiaire de M. Duthu, Libraire à Bordeaux, à la 
vente de M. Téchener, est le même que celui décrit par 
W'alckenaër. Le nom du Président, écrit de la main de 
M. Honorât Lamé, frère du ministre de Louis XVIII, sur 
le titre; des lettres et autres pièces, dont nous parlerons 
dans la préface que nous annonçons plus haut, ne laissent 
aucun doute sur l'origine de cet exemplaire. 

Ce précieux opuscule est revenu à son point de départ, 
après avoir été prêté à M. Laîné, puis à M. Aimé Martin. 
Vendu par les héritiers de ce dernier à M. Téchener, il est 
resté dans la bibliothèque de ce libraire de 1847 à 1 886 - . 

Les renseignements que nous avons pu recueillir sur 
cette œuvre, aideront à saisir l'intérêt que sa publication 
peut avoir. 

« Les ennemis d'un grand prince qui a régné de nos 
jours, dit Montesquieu dans ses Réflexions, l'ont mille fois 
accusé, plutôt sur leurs craintes que sur leurs raisons, 

1. Remarque faîte par M. R. Dèzeimeris. 

^. Ml. Aimé Martin gardait indûment, une autre œuvre plus importante: 
le mardi 10 novembre 1847- pendant la deuxième vacation, fut mis en 
\ Liite publique le n u 234 du catalogue de ses livres. Sous ce numéro était 
classé l'article suivant : « MONTESQUIEU, Sur les richesses d'Espagne, 
petit in-f", demi-rel. Manuscrit autographe ayant pour titre : Deux vieux 
manuscrits que j'ay faits mitre) ois sur les richesses ri' Espagne. 1. 
rédacteur du catalogue ajoutait : <- Les manuscrits de Montesquieu, comme 
ses lettres autographes, sont des plus rares. ;> 

Oui nous dira ce qu'est devenu ce manuscrit? Il fut vendu soixante- 
quatre francs ! Quelle bibliothèque le conserve ? 

Nous avons, dans Ylniermédiairc des chercheurs et des curieux, lancé 
cette demande, mais nul renseignement ne nous est encore parvenu. Nous 
prions de nouveau les érudits et les bibliophiles qui pourraient nous 
renseigner sur le sort du manuscrit des Richesses en Espagne, de vouloir 
bien nous éclairer. 



w fktissf.mi-.n i' DE L'ÉDITEUR g 

d'avoir formé et conduit le projet de la monarchie univer- 
selle. 

Louis XIV avait réellement poursuivi ce projet, et ce 
qu'ajoute Le Président démontre qu'il ne l'ignorait p 
mais La prudence l'obligeait à faire des réserves, et, malgré 
ces réserves, il jugea que ses Réflexions pourraient être 

dangereuses pour sa tranquillité : (<cci a été imprimé sur 
une mauvaise copie; je le lais réimprimer sur une autre, 
selon les corrections que j'ai laites ici, ; écrit-il sur le 
faux-titre. Sur le premier feuillet, il met encore : « J'ai 
écrit qu'on supprimât cette copie et qu'on en imprimât 
une autre, si quelque exemplaire avait passé, de peur 
qu'on interprétât mal quelques endroits. » Depuis que, en 
i8ai, M. Walckenae'r a fait connaître l'existence de cet 
opuscule, on a beaucoup écrit, on a fait de nombreuses 
recherches sur l'auteur et ses œuvres; aucun autre volume 
des Réflexions n'a été signalé . Il faut en conclure qu'aucun 
• exemplaire n'avait passé », à l'exception de celui annoté 
et corrigé par Montesquieu lui-même. 

L'œuvre que nous publions est donc restée inédite, en sa 
première forme. Quelques passages se retrouvent dans 
V Esprit des Lois, avec de légères modifications, mais les 
Réflexions n'en sont pas moins très intéressantes. Montes- 
quieu les a écrites vingt ans avant V Esprit des Lois; ses 
idées n'ont point subi de changement pendant ce temps, 
parce qu'elles étaient justes la première fois qu'il les a 
exprimées; seule, la forme a été un peu changée. L'âge 
rendait l'auteur très prudent, l'expression de ses pensées 
le démontre. 

Montesquieu rédigeait en i 744 le livre XXII de V Esprit 
îles Lois, comme l'a fait remarquer M. Laboulayc, en 
concluant avec raison que si le petit ouvrage dont parle 
la note du livre XXI était écrit depuis plus de vingt ans, 
Montesquieu avait dû le composer avant 1724, et non 
pendant son voyage en Hollande de 1728. 

Nous n'avons retrouvé dans aucun des documents manus- 
crits du Président d'indication permettant de dire à quelle 



b MONARCHIE \ NIVERSELLE 

époque précise et à quelle occasion il écrivit ses Réflexions 
sur lu Monarchie universelle en Europe. A défaut de 
documents formels, nous croyons pouvoir émettre une 
hypothèse indiquant non point la date, mais l'occasion qui 
a dû faire naître les Réflexions. 

Montesquieu nous apprend lui-même que des liens 
d'amitié Punissaient à la marquise de Lambert', il lut dans 
son salon les Réflexions sur lu Considération et lu Réfu- 
tation, avant de les envoyer de Paris à l'Académie de 
Bordeaux; nous en donnerons la preuve plus loin. Il fut 
l'un des hôtes de ce salon et le correspondant de la célèbre 
marquise, dont l'influence ne fut pas étrangère à son 
élection à l'Académie française. On sait aussi que Fénelon, 
pendant ses dernières années, avait avec la marquise 
de Lambert des relations littéraires. Dans ses écrits, 
la marquise usait largement des pensées de l'archevêque 
de Cambrai, et elle lui transmettait ses œuvres. Il est 
permis de croire que Fénelon dut à son tour communiquer 
à M mc de Lambert quelques-uns de ses écrits inédits; 
parmi ceux-là étaient plusieurs mémoires relatifs à la 
guerre de la Succession d'Espagne, et vraisemblablement 
celui publié plus tard sous ce titre : « DIRECTIONS POUR 
LA CONSCIENCE D'UN ROI, composées pour l'instruction de 
Louis de France, duc de Bourgogne, par messire François 
de Salignac de Lamothe- Fénelon, archevêque -duc de 
Cambrai, son précepteur, avec un supplément ou addition 
aux Directions précédentes xxv-XXX, concernant en 
particulier non seulement le droit légitime, mais même 
la nécessité indispensable de former des alliances, tant 
offensives que défensives, contre une puissance supérieure 
justement redoutable aux autres et tendant manifestement 
à la Monarchie universelle. » 

La marquise de Lambert, après la mort de Fénelon et 
avant la publication de quelques-uns de ses Mémoires, 
dut communiquer ces derniers écrits aux habitués de son 
salon, et ce fut ainsi que Montesquieu put être amené à 
rédiger ses Réflexions sur la Monarchie universelle, 



AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR 7 

qu'il a divisée* en vingt-cinq articles, numérotes en chiffres 
romains, comme l'étaient les Directions de Fénelon. 
Les ennemis de Louis XIV avaient eu intérêt à répandre 

le bruit (.pic la France voulait imposer la monarchie 
universelle en Europe, Montesquieu connaissait quelques- 
uns des nombreux libelles partis de Hollande; il semble 
dans ses Réflexions vouloir les combattre. Il est donc 
intéressant de citer ceux qu'il a pu avoir entre les mains. 
Il possédait dans sa bibliothèque le Bouclier t? Estât et de 
justice contre le dessein manifestement découvert de la 
monarchie universelle, sous le vain prétexte des préten- 
tions de la reine de France, petit volume in- 12 de 
220 pages, publié en 1667. Le président Barbot, son ami, 
qui discutait avec lui sur ses sujets d'étude, possédait ce 
même livre conservé aujourd'hui à la Bibliothèque de la 
ville de Bordeaux. Sur le titre, cet érudit a écrit: «C'est 
le meilleur ouvrage du baron de Lisola. Ce livre est très 
estimé. Vid. Bayle, Dictionnaire, au mot Lisola. > 

1 tarbot possédait aussi les Nouveaux Intérêts des princes 
de F Europe, où Von traite des maximes qu'ils doivent 
observer pour se maintenir dans leurs Etats, et pour 
empêcher qu'il 11e se forme une monarchie universelle, 
volume imprimé à Cologne, chez Pierre Marteau, 1685, 
in- 12, Il suffit de parcourir ce pamphlet pour reconnaître 
que Montesquieu Ta lu avant d'écrire ses Réflexions . 

« Tout le monde sait, dit l'auteur d'un autre libeller, 
que la France aspire depuis longtemps à la monarchie 
universelle; la nature Ta placée dans un lieu qui paraît 
tort avantageux pour parvenir à ce dessein : elle est au 
milieu et comme le centre du monde chrétien; son pays 
est fort peuplé, ses habitants sont d'une humeur turbu- 
lente, elle est bien pourvue d'armes et d'argent, enfin elle 
se sent ou plutôt elle se croit si forte que, sans écouter 
la raison ni la justice, elle déclare la guerre à tous ses 

1. Histoire secrète des moyen* injustes et perfides dont Louis XIV 
s'est servi pour parvenir à la monarchie universelle. A Cologne, chez 
Pierre Marteau, 1 69 r , in-16 (Biblioth. de la ville de Bordeaux, n° 35388). 



B MONARCHIE UNIVERSRLLB 

lins; clic porte partout, sur La terre et sur ht nier, 
le carnage, l'incendie, la désolation, L'esclavage, le 1er 

et Le feu, bien résolue de ne pas s'arrêter et de ne point 
interrompre le cours de ses injustices criantes ni de ses 
cruautés inouïes, jusqu'à ce qu'elle se soit rendue maîtresse 
de toute l'Europe. » 

Le pamphlétaire dit que la France accusait la Maison 
d'Autriche d'aspirer à la monarchie universelle : Cela lit 
que toutes les nations de l'Europe ne pensèrent plus dés 
lors qu'à ménager ces deux puissances et à les tenir dans 
un parfait équilibre, ami qu'aucune n'ayant le dessus et 
l'une étant toujours prête à s'opposer aux desseins de 
L'autre, elles pussent toutes jouir du repos et conserver leur 
liberté, que la France n'aurait pas manqué de leur enlever 
sans cela. Lorsque la balance semblait pencher du côté de 
la Maison d'Autriche, on ajoutait quelque chose dans la 
balance de la France pour servir de contrepoids : quelques- 
uns se jetaient dans son parti afin de la fortifier, et lorsque 
la balance penchait du côté de la France, on faisait tout le 
contraire. Mais, enfin, à force de peser et de balancer, 
la France a arraché en quelques manières la balance des 
mains de ceux qui la tenaient, pour la faire entièrement 
trébucher de son côté 1 . 

En 1695 un libelliste publia à Utrecht un volume in- 12 
de 33g pages ayant pour titre : « La Politique française 
démasquée, ou les Desseins artificieux des Conseils de 
France pénétrés et découverts au travers des dernières 
propositions de paix que le Roi T. C. a fait courir eu 
diras lieux et proposer à plusieurs princes de l'Europe. 
Le tout contenu en deux lettres , la première écrite de 
Paris par un partisan de la France ci un gentilhomme 
réfugié en Hollande, et la seconde écrite d'Amsterdam 
par ce même gentilhomme pour y servir de réponse. 

1. Voir, sur ce sujet, La Coalition de IfOI contre la France, par le 
marquis de Courcy. Paris, Pion, 18S6, 2 vol.in-8 , Introduction. L'auteur 
donne de nombreux renseignements sur les diverses phases de la question 
de l'équilibre européen, 



AVERTISSEMENT DE 1/ ÉDITEUR 9 

Nous n'avons pas l'intention de faire la bibliographie 
Complète du sujet traité dans les Réflexions; nous borne- 
rons là nos recherches, pensant que Montesquieu a pu 
connaître les libelles cités parce qu'ils étaient conservés 
clans sa bibliothèque, dans celle de son ami Barbot, ou 
dans celle de l'Académie de Bordeaux. 

Louis XI Y avait réellement formé le projet de se taire 
élire empereur d'Allemagne après la mort de Léopold. Un 
article secret de la convention passée le 17 février 1670 
avec Télecteur de Bavière ! le prouve. 

Le recueil des instructions données aux ambassadeurs 
dans le volume relatif à l'Autriche, publié par M. Albert 
Sorel, avec notes et introduction, démontre que l'esprit de 
conquête dont Louis XIV était animé pouvait, dans une 
certaine mesure, justifier les accusations et les craintes de 
ses ennemis 2 . 

Montesquieu savait bien que ces accusations étaient 
fondées; mais, en son temps, la prudence exigeait dans 
la forme de ses Réflexions une modération qu'il ne jugea 
même pas suffisante, puisqu'il retira les exemplaires de 
son œuvre et ne conserva que celui que nous publions 
aujourd'hui pour la première fois. 

1. Recueil des instructions données aux ambassadeurs et ministres 
de France, publié sous les auspices de la Commission des archives diplo- 
matiques au ministère des affaires étrangères : Bavière, Palatinat, Deux- 
Ponts, avec une introduction et des notes, par André Lebon. Paris, 1889, 
in-S n , p. xii de l'Introduction. 

2. Voir, dans la collection des documents inédits pour servir à l'histoire 
de France, Négociations relatives à la succession d'Espagne sous 
Louis XIV, on correspondances, mémoires et actes diplomatiques concer- 
nant les prétentions et l'avènement de la Maison de Bourbon an trône 
d'Espagne, accompagnées d'un texte historique et précédées d'une Intro- 
duction, par M. Mignet. Paris, 1835, in-4 , t. I, Introduction. 



REFLEXIONS 



SUR LA 



MONARCHIE UNIVERSELLE 

EN EUROPE' 



l 



C'est une question qu'on peut faire si, dans 
L'état où est actuellement l'Europe, il peut 
arriver qu'un Peuple y ait, comme les Romains, 
une supériorité constante sur les autres. 

Je crois qu'une pareille chose est devenue - 
moralement impossible : en voici les raisons. 
De nouvelles découvertes pour la guerre ont 

i . Sur le faux-titre, Montesquieu a écrit de sa main : « Ceci a 
este imprimé sur une mauvaise copie, je le fais réimprimer sur une 
autre selon les corrections que j'ai faites icy. » — A la suite, 
Al. Honorât Lamé, frère du ministre, a inscrit cette mention: 
« Le Président de Montesquieu. » — Sur la première page du 
texte, l'auteur dit : « J'ay écrit qu'on supprimât cette copie et 
qu'on en imprima une autre si quelque exemplaire avoit p<t 
de peur qu'on interprétât mal quelques endroits. > 

Les notes suivies de la marque (M.) sont celles qui se trouvent 
dans la plaquette imprimée que nous reproduisons ici. 

Dans le numérotage qui suit, après chaque chiffre romain, Mon- 
tesquieu a écrit la lettre m., abréviation de masimp, sans doute. 

2. En marge, Montesquieu a écrit: c plus difficile qu'elle n'a 
jamais été, en voicy les raisons. > 



i 2 M0NTESQ1 [El 

égalé les forces de tous les hommes, & par consé- 
quent de toutes les Nations. 
Le Droit des gens a changé, &, par les Lobe 

d'aujourd'hui, la guerre se fait de manière qu'elle 
ruine par préférence ceux qui y ont de plus grands 
avantages. 

Autrefois on détruisoit les Villes qu'on avoit 
prises, on vendoit les terres, &, ce qui alloit bien 
plus loin, tous les habitans. Le saccageraient d'une 
ville payoit la solde d'une Armée, & une Cam- 
pagne heureuse enrichissoit un Conquérant. A 
présent qu on n'a plus qu'une juste horreur pour 
toutes ces barbaries, on se ruïne à prendre des 
places qui capitulent, que Ton conserve, 8c que 
Ton rend la plupart du tems. 

Les Romains portoient à Rome dans les Triom- 
phes toutes les richesses des Nations vaincues. 
Aujourd'hui les victoires ne donnent que des Lau- 
riers stériles. 

Quand un Monarque envoyé l une Armée dans 
un païs ennemi, il envoyé en même tems une partie 
de ses thrésors pour la faire subsister; il enrichit le 
païs qu'il a commencé de conquérir, 6c très-souvent 
il le met en état de le chasser lui-même. 

Le luxe qui a augmenté a donné à nos Armées 
des besoins qu'elles ne dévoient point avoir. Rien 
n'a plus aidé la Hollande à soutenir les grandes 
guerres qu'elle a eues que le Commerce qu'elle 

i . Montesquieu surcharge par un / la lettre i . 



MONARCHIE UNIVERSELLE i;> 

faisoit de la consommation de ses Armées, de 
celles de ses Alliés, Js: même de celles de ses 

Ennemis. 

On fait aujourd'hui la guerre avec tant d'hommes 
qu'un Peuple qui la feroit toujours s'épuiseroit 

infailliblement. 

Autrefois on cherchoit des Armées pour les 
mener combattre dans un païs. A présent on cher- 
che des païs pour y mener combattre des Armées. 



II 



De plus il y a des raisons particulières qui font 
qu'en Europe la prospérité ne peut être perma- 
nente nulle part, & qu'il y doit avoir une variation 
continuelle dans la puissance qui dans les trois 
autres Parties du Monde est, pour ainsi dire, fixée. 

L'Europe fait à présent tout le Commerce & 
toute la Navigation de l'Univers : or, suivant qu'un 
Ktat prend plus ou moins de part à cette Naviga- 
tion ou à ce Commerce, il faut que sa puissance 
augmente ou diminue. Mais comme la nature de 
ces choses est de varier continuellement, & d'être 
relatives à mille hazards, surtout à la sagesse de 
chaque Gouvernement, il arrive qu'un Etat qui 
paroît victorieux au dehors se ruine au dedans, 
pendant que ceux qui sont neutres augmentent 
leur force, ou que les vaincus la reprennent; 8c 



\\ MONTBSQUU 

la décadence commence sur-tout dans le tems d 
plus grands succès qu'on ne peut avoir ni main- 
tenir que par des moyens violens. 

On sait que c'est une chose particulière aux 
Puissances (ondées sur le Commerce 8c sur l'in- 
dustrie, que la prospérité même y met des bornes. 
Une grande quantité d'or & d'argent dans un 
Etat, taisant que tout y devient plus cher; les 
ouvriers se font payer leur luxe & les autres 
Nations peuvent donner leurs marchandises à 
plus bas prix. 

Autrefois la pauvreté pouvoit donner à un Peuple 
de grands avantages : voici comment. 

Les Villes ne se servant dans leurs guerres 
que de leurs Citoyens, les Armées de celles qui 
étoient riches étaient composées de gens perdus 
par la mollesse, l'oisiveté, 8c les plaisirs; ainsi elles 
étoient souvent détruites par celles de leurs voisins 
qui, accoutumés à une vie pénible 6c dure, étoient 
plus propres à la guerre 8c aux exercices militaires 
de ces tems -là. Mais il n'en est pas de même 
aujourd'hui que les Soldats, la plus vile partie de 
toutes les Nations, îï ont pas plus de luxe les uns 
que les autres, qu'on n'a plus besoin dans les 
exercices militaires de la même force 8c de la 
même adresse, 8c qu'il est plus aisé de former des 
troupes réglées. 

Souvent un Peuple pauvre se rendoit formi- 
dable à tous les autres, parce qu'il étoit féroce, 8c 



Monarchie universelle [5 

que, sortant de ses déserts, il paroissoit tout entier 
& tout à coup devant une Nation qui n'avoit de 
force que par le respect que l'on a voit pour elle. 
Mais aujourd'hui que les Peuples tous policé:; 
sont, pour ainsi dire, les Membres dune grande 
République, ce sont les richesses qui font la puis- 
sance, n'y ayant point aujourd'hui de Nation qui 
ait des avantages qu'une plus riche ne puisse 
presque toujours avoir. 

Mais ces richesses variant toujours, la puissance 
change de même; & quelque succès qu'un Etat 
Conquérant puisse avoir, il y a toujours une cer- 
taine réaction qui le fait rentrer dans l'état dont 
il étoit sorti. 



111 



Si Ton se rappelle les Histoires, on verra que 
ce ne sont point les guerres qui depuis quatre 
cens ans ont fait en Europe les grands change- 
ment; mais les Mariages, les Successions, les 
Traités, les Edits; enfin c'est par des dispositions 
civiles que l'Europe change & a changé. 



IV 



Bien des gens ont remarqué qu'on ne perd plus 
tant de monde dans les batailles qu'on faisoit 



I'» MON I I.n.,1 1! .1 

autrefois, c est -à -dire, que les guerres sont moins 
décisives. 

J'en donnerai une raison bien extraordinaire, 
c'est que les gens de pied n'ont plus d'armes 
défensives] autrefois ils en avoient de si pesantes, 
que, quand l'Armée étoit battue, ils les jettoient 
d'abord 1 pour se sauver 2 : aussi voit- on dans 
les Histoires des fuites, 8c non pas des retraites. 

Dans le combat l'armure légère étoit livrée à 
la boucherie, aux pesamment armés; dans la 
défaite les pesamment armés étoient exterminés 
par l'armure légère. 



V 



Les desseins qui ont besoin de beaucoup de 
tems pour être exécutés ne réussissent presque 
jamais, l'inconstance de la fortune, la mobilité 
des esprits, la variété des passions, le changement 
continuel des circonstances, la différence des 
causes font naître mille obstacles. 

Les Monarchies ont sur- tout ce desavantage 
qu'on s'y gouverne tantôt par les vues du Bien 
public, tantôt par des vues particulières, 8: qu'on 
y suit tour à tour les intérêts des Favoris, des 
Ministres 8c des Rois. 

i. Voyez toute V Histoire de Tite-Live. (M.) 

2. Montesquieu a ajouté : < ou ils restoient sans défense. » 



MONARCHIE UNIVERSELLE 17 

Or les Conquêtes demandant aujourd'hui plus 
de tems qu'autrefois, elles sont devenues à pro- 
portion plus difficiles. 



VI 



On voit bien que les choses sont parmi nous 
dans une situation plus ferme qu'elles n'étoient 
dans les anciens tems. La Monarchie d'Espagne 
dans les guerres de Philippe III contre la France, 
malheureuse pendant vingt -cinq Campagnes, ne 
perdit qu'une petite portion d'un coin de terre 
qu'on attaquoit. Le plus petit Peuple qu'il y eut 
pour lors en Europe soutint contre elle une guerre 
de cinquante ans avec un avantage égal; & nous 
avons vu de nos jours un Monarque, accablé des 
plus cruelles playes qu on puisse recevoir, Hochs- 
ted, Turin, Ramilli, Barcelone, Oudenarde, Lille, 
soutenir la prospérité continuelle de ses ennemis 
sans avoir presque rien perdu de sa grandeur. 

Il n'y a point d'exemple dans l'Antiquité d'une ' 
Frontière telle que celle que Louis XIV se forma 
du côté de la Flandre lorsqu'il mit devant lui trois 
rangs de Places pour défendre cette partie de ses 
Etats qui étoit la plus exposée. 

i . L*Asie n'est pas à beaucoup près si forte que l : Eurupe : 
Candaharest la seule Barrière entre le Mogol & la Perse; Bagdat 
entre la Perse & les Turcs; Asoph entre les Turcs & les Mosco- 
vites; Alhnsin entre les Moscovites & les Chinois. CM.) 



lS MONTESQUIEU 



VII 



A présent nous nous copions sans cesse : le 
Prince Maurice trouve- 1- il Fart d'assiéger les 
Places? nous y devenons d'abord habiles. Coehorn 
change- 1- il de manière? nous changeons aussi. 
Quelque Peuple se sert- il d'une arme nouvelle? tous 
les autres l'essaient soudain. Un Etat augmcnte-t-il 
ses troupes, met-il un nouvel impôt? c'est un 
avertissement pour les autres d'en faire autant. 
Enfin, quand Louis XIV emprunte de ses sujets, 
les Anglais 8c les Hollandois empruntent des leurs. 

Chez les Perses, il y avoit un tems infini que 
Tisapherne étoit révolté et on l'ignoroit à la Cour. 
Polybe nous dit que les Rois ne savoient pas si 
le gouvernement de Rome étoit Aristocratique ou 
Populaire; 8c quand Rome fut Maîtresse de tout, 
Pharnace qui offrit sa fille à César, ne savoit pas 
si les Romains pouvoient épouser des femmes 
Barbares 8c en avoir plusieurs. 



Mil 



En Asie on a toujours vu de grands Empires; 
en Europe, ils n'ont jamais pu subsister. C'est 
que l'Asie que nous connoissons a de plus grandes 
plaines, est coupée à plus grands morceaux par 



MONARCHIE UNIVERSELLE [g 

les Montagnes et les Mers; 8c comme elle est plus 
au Midi, les Fleuves moins grossis y forment de 
moindres barrières ■ . 

Un grand Empire suppose nécessairement une 
autorité despotique dans celui qui le gouverne, il 
faut que la promtitude des resolutions supplée à 
la distance des lieux où elles sont envoyées, que 
la crainte empêche la négligence du 2 Gouverneur 
& du Magistrat éloigné, que la Loi soit dans une 
seule tète, c'est à dire, changeante sans cesse, 
comme les accidens qui se multiplient toujours 
dans l'Etat à proportion de sa grandeur 3. 

Sans cela 4, il se feroit un démembrement des 
parties de la Monarchie; & les divers Peup'es, lassés 
d'une domination qu'ils regarderoient comme 
étrangère, commenceroient à vivre sous leurs pro- 
pres Loix 5. La Puissance doit donc être toujours 
despotique en Asie, car si la servitude n'y étoit 
pas extrême, il se feroit d'abord un partage que la 
nature du paï's ne peut pas souffrir. 

i. Montesquieu a ajouté en marge: « Les montagnes y sont 
moins couvertes de neige. > 

2. Il faut nécessairement dans un vaste Empire de grandes 
Années toujours éloignées, souvent inconnues du Prince. (M.) 

3. Montesquieu a écrit: « Mis dans les loix. » (V. 1. V1I1, 
ch. XIX de V Esprit des Lois. 

4. L'Exemple de la Monarchie d'Espagne n'est pas contraire 
à ce que je dis, car les Etats d'Italie & de Flandre étoient gou- 
vernés par leurs Loix, &. étoient payés pour ieur dépendance par 
des sommes immenses que les Espagnols leur apportoient, & les 
Indes sont retenues par une chaîne d'une espèce particulière. (M.) 
— Montesquieu a écrit en marge : c Mis dans les Loix. 

5. c Mis dans les Loix. » 



MONT] [EU 

En Europe le partage naturel forme plusieurs 
Etats dune étendue médiocre dans lesquels le 
gouvernement des Loix n'est pas incompatible 
avec le maintien de l'Etat; au contraire il y est 
si favorable que sans elles cet Etat tombe dans 
la décadence & devient inférieur à tous les autres. 

Cest ce qui y forme, d'âge en âge & dans la 
perpétuité des siècles, un génie de Liberté qui 
rend chaque partie très -difficile à être subjuguée 
& soumise à une force étrangère autrement que 
par les Loix & l'utilité de son commerce. 

Au contraire, il régne en Asie un esprit de ser- 
vitude qui ne Fa jamais quittée; &, dans toutes 
les Histoires de ce pais, il n'est pas possible de 
trouver un seul trait qui marque une ame libre. 



IX 

Depuis la destruction des Romains en Occident, 
il y a eu plusieurs occasions où l'Europe a semblé 
devoir rentrer sous une même main. 



X 



Les François ayant subjugué plusieurs Nations 
Barbares établies avant eux, Charlemagne fonda ■ 

t. Ce Prince soumit une partie de l'Empire, mais il fut arrêté 
en Espagne, en Italie, dans le Xord; une partie de ses Etats 



wn\ tBCHIE UNIVERSEL] i 2 i 

un grand Empire; mais cela même rédivisa l'Eu 

rope en une infinité de Souverainetés. 

Lorsque les Barbares s'établirent, chaque Chef 
fonda un Royaume, c'est à dire un grand Fiel 
indépendant, qui en tenoit sous lui plusieurs 
autres. L'Armée des Conquérans fut gouvernée 
sur le plan du Gouvernement de leur paï's, & le 
païs conquis sur le plan du gouvernement de 
leur Armée. 

[La raison] qui leur fit établir cette sorte de 
gouvernement, c'est qu'ils n'en connoissoient 
point d'autre, [& si par hazard dans ce tems-là il 
étoit venu dans l'esprit de quelque Prince Got ou 
Germain de parler de pouvoir arbitraire, d'autorité 
suprême, de puissance sans bornes, il auroit fait 
rire toute son Armée.] l 

Or, par les raisons que nous avons dites, un 
grand Empire, où le Prince iVavoit pas une auto- 
rité absolue, devoit nécessairement se diviser, 
soit que les Gouverneurs des Provinces n'obéis- 
sent pas, soit que pour les faire mieux obéir il 
fut nécessaire de partager l'Empire en plusieurs 
Royaumes. 

Voilà l'origine des Royaumes de France, d'Ita- 



même ne fut jamais bien assujettie ; il ne conquit point les Isles, 
n'ayant point de forces de mer. (M.) 

i. Montesquieu a rayé les mots placés entre crochets; à la 
place de c la raison », il a mis c ce ». En regard des autres mots 
rayés, il avait écrit : « Cet article est trop fort, faut-il l'ôter ou 
l'adoucir? > Après avoir raturé ces mots, il a mis: « Bon. » 



22 MONTESQUIBU 

lie, de Germanie, d'Aquitaine, 8c de tous les 
démembremens que Ton vit dans ces tems-là. 

Lorsque la perpétuité des Titres & des Fiefs 
fut établie, il fut impossible aux Grands Princes 
de s agrandir par le moyen de leurs Vassaux qui 
n'aidoicnt que pour se défendre, & ne eonqué- 
roient que pour partager. 



XI 



Les Normans s'étant rendus maîtres de la Mer 
pénétrèrent dans les terres par l'embouchure des 
rivières, 8c s'ils ne conquirent pas l'Europe, ils 
faillirent à l'anéantir. 

On leur donna la plus belle Province de la France 
Occidentale, leur Duc Guillaume conquit l'Angle- 
terre qui devint le centre de la Puissance des Rois 
Normans 8c des fiers Plantagenetes qui les suivirent. 

Les Rois d'Angleterre furent bientôt les plus 
puissans Princes de ces temps- là : ils possedoient 
les plus belles Provinces de la France 8c leurs 
Victoires leur promettoient sans cesse la conquête 
de toutes les autres. 

Il ne faut pas juger de la force que les differens 
païs d'Europe avoient autrefois par celle qu'ils 
ont aujourd'hui, ce n'étoit pas proprement l'éten- 
due 8c la richesse d'un Royaume qui en faisoit 
la puissance, mais la grandeur du Domaine du 



MONARCHIE UNIVERSELLE 2$ 

Prince. Les Rois d'Angleterre qui avoient de très- 
grands revenus tirent de très-grandes choses, & 
les Rois de France qui avoient de plus grands 
Vassaux en furent longtems beaucoup moins aidés 

que troublés. 

Lorsque les Armées conquirent, les Terres 
furent partagées entre elles & les Chefs; mais plus 
la conquête étoit ancienne, plus on avoit pu 
dépouiller les Rois par des usurpations, des dons 
& des récompenses; & comme les Normands 
furent les derniers Conquerans, le Roi Guillaume 
qui se réserva tout le Domaine ancien avec ce 
qu'il eut par le nouveau partage, fut le plus riche 
Prince de l'Europe l . 

Mais lorsque nous comprîmes en France qu'il 
étoit plus question de lasser les Anglais que de 
les vaincre, que nous nous donnâmes le tems de 
jouir de leurs divisions intestines, que nous com- 
mençâmes à nous défier des batailles, à comprendre 
que notre Infanterie étoit mauvaise & qu'il falloit 
faire une guerre serrée, nous changeâmes de for- 
tune comme de prudence; 8c comme nous étions 
toujours près & eux toujours loin, ils furent bien- 
tôt réduits à leur Isle & reconnoissant la vanité 
de leurs anciennes entreprises ils ne songèrent 
qu"à jouir d'une prospérité qu'ils avoient toujours 
pu avoir 8c qu'ils n'avoient pas encore connue. 

i. Ses revenus montaient à mille soixante-une livres Sterling 
par jour (Orderici Vital. I). (M.) 



2\ MONT! 



xn 



11 fut un tems où il n'auroit pas été impossible 
aux Papes de devenir les seuls Monarques de 
1" Europe. 

J'avoue que ce fut le miracle des circonstances, 
lorsque des Pontifes qui n'étoient pas seulement 
Souverains de leur ville passèrent tout à coup 
de la puissance spirituelle à la séculière, & chas- 
sèrent d'Italie les Empereurs d'Orient & ceux 
d'Occident. 

Pour se rendre maîtres de Rome, ils la rendi- 
rent libre, se servant de la Guerre que quelques 
Empereurs d'Orient faisoient aux Images pour la 
soustraire de leur obéissance. 

Charlemagne, qui avoit conquis la Lombardie 
sur laquelle les Empereurs d'Orient avoient des 
prétentions, donna des Terres en Souveraineté 
aux Papes ennemis naturels de ces Empereurs, 
pour avoir une barrière contre eux. 

Par un nouveau bonheur le Siège de l'Empire 
d'Occident fut transporté dans le Royaume de 
Germanie, & le Royaume d'Italie y resta joint. 
Les Empereurs furent bien -tôt regardés comme 
étrangers en Italie, 8c les Papes eurent occasion 
de prendre la défense de ce pays contre l'invasion 
des Etrangers. 



MONARCHIE UNIVERSELLE 25 

D'autres circonstances concoururent à étendre 
par -tout la puissance des Papes : la terreur des 
excommunications, la faiblesse des grands Princes, 
la multiplicité des petits & le besoin qu eut souvent 
L'Europe d'être réunie sous un même Chef. 

11 y a voit à leur Cour moins d'ignorance que 
par-tout ailleurs; & comme leurs jugemens étaient 
équitables, ils appellerait tout le monde à eux, 
tels que ce Dejocès que Ton nous dit avoir obtenu 
par sa justice chez les Medes la Souveraineté & 
l'Empire. 

Mais la longueur des Schismes pendant lesquels 
le Pontificat sembloit se combattre lui-même, & 
étoit continuellement dégradé par les divers Con- 
currens qui ne songeoient qu'à se maintenir, fit 
que les Princes ouvrirent les yeux, ils examinèrent 
la nature de cette Puissance & la bornèrent par 
les côtés où elle peut recevoir des limites. 



XIII 



Il paroit par les Relations ' de quelques Moines 
qui furent envoyés par le Pape Innocent IV au 
milieu du treizième siècle vers les fils de Gengis- 
kan. que Ton craignoit dans ces tems là que 2 

i . Voyez la Relation du Frère Jean du Plan Carpin & l'Histoire 
de Gcngiskan, par Petis de La Croix. (Ai.) 

2. D'autant plus qu'elle étoit partagée en une infinité de 
Souverainetés. (M.) 



IIONTBSQUH 

l'Europe ne fut conquise par les I artares. Ces 
Peuples, après avoir subjugué l'Orient, avoient 
létré en Russie, en Hongrie & en Pologne où 
ils avoient fait mille maux. 

Une loi de Gengiskan leur ordonnoit de conqué- 
rir toute la Terre, ils tenoient toujours sur pied 
cinq grandes Armées, & ils laisoient des expédi- 
tions où ils dévoient aller toujours en avant 
pendant vingt- cinq 8c trente ans; quelquefois ils 
s'obstinoient dix ou douze années devant une 
Place, & s'ils manquoient de vivres ils se laisoient 
décimer pour nourrir ceux qui restoient; ils 
envoyoient toujours devant eux un Corps de 
troupes pour tuer tous les hommes qu'ils rencon- 
troient; les Peuples qui leur resistoient étoient mis 
à mort, ceux qui se soumettoient étoient faits 
esclaves, ils mettoient à part les Artisans pour les 
employer à leurs ouvrages, & ils laisoient un 
Corps de milice des autres qu'ils exposoient à 
tous les dangers; il n'y avoit pas de ruse qu'ils 
n'imaginassent pour se défaire des Princes & de 
la Noblesse des pais qu'ils vouloient soumettre; 
enfin leur Système étoit assez bien lié, ils ne par- 
donnoient jamais à ceux d'entre eux qui fuioient 
ou qui pilloient avant que l'ennemi ne fut entiè- 
rement défait, & contre la pratique ordinaire de 
ces tems-là leurs Chefs uniquement attentifs aux 
divers évenemens de l'action ne combattoient 
jamais. Leurs armes offensives & défensives étoient 



M" \ . i ;,i\ LE 2 7 

bonneSj ils avoicnt cette promptitude, cette légè- 
reté, ce talent de ravager un pals & cTéchaper aux 

Armées qui le défendoient quont encore aujour- 
d'hui les petits Tartares; enlin ils étoient redou- 
tables dans un tems où il y avoit peu de troupes 
réglées. 

Mais comme l'Europe étoit couverte de Châteaux 
& de Villes fortifiées, les Tartares ne purent faire 
de grands progrès, & la division s'étant mise 
parmi eux, ils furent sur le point d'être ■ exter- 
minés par les Russes. Mahomet second leur donna 
la Crimée où ils furent bornés à ravager les pais 
qui étoient autour d'eux 8c qu'ils ravagent encore. 



XIV 



Les Turcs ayant conquis TOrient se rendirent 
redoutables à TOccident; mais par bonheur au 
lieu de continuer à attaquer l'Europe par le Midi 
où ils auroient pu la mettre en péril, ils l'atta- 
quèrent par le Nord où elle est indomptable pour 
eux. 

11 est très-difficile aux Nations du Midi de sub- 
juguer celles du Nord, toutes les Histoires en sont 
une preuve, & surtout celles des Romains toujours 
occupés à les combattre & à les repousser au delà 
du Danube & du Rhein. 

1. Je parle de ceux qui avoient subjugué Câpchak. (M.) 



J8 MONTESQUIEU 

Les Nations du Midi trouvent dans le Nord un 
premier ennemi, qui est le climat; les chevaux n'y 
peuvent résister, & les hommes qui y sont acca- 
blés de misères, ne peuvent plus songer à des 
entreprises glorieuses, & n'ont que leur propre 
conservation devant les yeux. 

Outre ces raisons générales il y en a de parti- 
culières qui empêchent les Turcs de pouvoir faire 
des conquêtes dans le Nord, ils ne boivent que 
de l'eau, ils ont des coutumes 8: des jeûnes qui 
les empêchent de tenir longtems la campagne & 
qu'un climat froid ne peut supporter. 

Aussi les Arabes ne conquirent -ils que les pais 
du Midi. 



XV 



Le Gouvernement Gotique s'afïoiblissant peu à 
peu soit par la corruption nécessaire de tous les 
Gouvernemens, soit par l'établissement des troupes 
réglées, l'autorité Souveraine prit insensiblement 
en Europe la place de la Féodale : pour lors les 
Princes plus independans retinrent tout ce qu'ils 
acquirent par conquêtes, félonie, mariages. La 
France eut le bonheur de succéder aux grands 
Fiefs, la Castille & TArragon rassemblèrent leurs 
Royaumes, 8c la Maison d'Autriche se servit de 
l'Empire pour confisquer de très-grandes Provinces 
à son profit. 



MOI v R< HIE UNIVERS] LLE •<» 

La fortune de cette Maison devint prodigieuse. 

Charles- Quint recueillit les successions de Bour- 
gogne, de Castille & d'Arragon; il parvint à l'Em- 
pire; 8: par un nouveau genre de Grandeur, 
l'Univers s'étendit, & Ton vit paroitre un Monde 
nouveau sous son obéissance. 

Mais la France qui coupoit partout les Etats de 
Charles, & qui étant au milieu de l'Europe en 
étoit le cœur si elle n'en étoit pas la tête, fut le 
centre où se rallièrent tous les Princes qui vou- 
lurent deffendre leur Liberté mourante. 

François premier qui n'avoit pas ce grand 
nombre de Provinces que la Couronne a acquises 
depuis, qui essuya un malheur qui lui ôta jusqu'à 
la liberté de sa Personne, ne laissa pas d'être le 
rival perpétuel de Charles, & quoi [que dans son 
Etat les Loix eussent mis des bornes à sa puis- 
sance] l il ne s'en trouva pas afFoibli parce que le 
Pouvoir arbitraire fait bien faire des efforts plus 
grands, mais moins durables. 



XVI 



Ce qui intimida le plus l'Europe fut un nouveau 
genre de force qui sembla venir à la Maison 
d'Autriche; elle tira du Monde nouvellement 

i . Montesquieu a rayé les mots entre crochets et a écrit au- 
dessus : « qu'il gouvernât selon les loix. » En marge: < si cela est 
trop fort, il faut mettre: et quoiqu'il gouvernât selon les loix. » 



v> MON! ' i 

découvert une quantité d'or & d'argent si prodi- 
gieuse que ce que Ton en avoit eu jusqu'alors ne 
pouvoit y être comparé. 

Mais, ce qu'on n'auroit jamais soupçonné, la 
misère la fit échouer presque par-tout. Philippe 11 
qui succéda à Charles Quint fut obligé de faire 
la célèbre banqueroute que tout le monde sait, 
8c il n'y a guère jamais eu de Prince qui ait plus 
souffert que lui des murmures, de l'insolence & de 
la révolte de ses troupes toujours mal payées. 

Depuis ce tems la Monarchie d'Espagne déclina 
sans cesse; c'est qu'il y avoit un vice intérieur 
8c physique dans la nature de ces richesses qui les 
rendoit vaines 8c qui augmenta tous les jours. 

11 n'y a personne qui ne sache que for 8c 
l'argent ne sont qu'une Richesse de fiction ou de 
signe. Comme ces signes sont très- durables & se 
détruisent peu, comme il convient à leur nature, 
il arrive que plus ils se multiplient, plus ils perdent 
de leur prix parce qu'ils représentent moins de 
choses. 

Le malheur des Espagnols fut que par la 
conquête du Mexique 8c du Pérou, ils abandon- 
nèrent les richesses naturelles pour avoir des 
richesses de signe qui s'avilissoient par elles- 
mêmes. 

Lors de la conquête, l'or 8c l'argent étoient très 
rares en Europe, 8c l'Espagne maîtresse tout à 
coup d'une très -grande quantité de ces métaux, 



MONAK< il n UN1VKRSKJ 31 

conçut des espérances quelle n" avoit jamais eues. 
Les richesses que Ton trouva dans les pa\ 
conquis, n'étoient pourtant pas proportionnées a 
celles de ses mines. Les Indiens en cachèrent une 
partie, &, de plus, ces Peuples qui ne faisoient 
servir l'or 8: l'argent qu'à la magnificence des 
Temples des Dieux & des Palais des Rois, ne les 
cherchoient pas avec la même avarice que nous, 
enfin ils ivavoient pas le secret de tirer les métaux 
de toutes les mines, mais seulement de celles dans 
lesquelles la séparation se fait par le feu, ne 
connoissant pas la manière d'employer le Mercure, 
ni peut-être le Mercure même. 

Cependant l'argent ne laissa pas de doubler 
bientôt en Europe; ce qui parut en ce que le prix 
de tout ce qui s'acheta fut environ du double. 

Les Espagnols fouillèrent les mines, creusèrent 
les montagnes, inventèrent des Machines pour 
tirer les eaux, briser le minerai & le séparer; 8c 
comme ils se jouoient de la vie des Indiens, ils 
les firent travailler sans ménagement, l'argent 
doubla bien -tôt encore en Europe, 8c le profit 
diminua toujours de moitié pour l'Espagne, qui 
iVavoit chaque année que la même quantité d'un 
metail qui étoit devenu la moitié moins précieux. 

Dans le double du tems, l'argent doubla encore, 
& le profit diminua encore de la moitié. 

11 diminua même de plus de la moitié. Voici 
comment. 



MO 'i il.' 

Pour tirer l'or des Mines, pour lui donner les 

préparations requises, le transporter en Europe il 
talloit une dépense quelconque, je suppose qu'elle 
fut comme un est à soixante quatre, quand l'argent 

fut doublé une l'ois, & par conséquent la moitié 
moins précieux, la dépense lut comme deux à 
soixante ^ quatre. Ainsi les Flottes qui portèrent 
en Espagne la même quantité d'or portèrent une 
chose qui réellement valoir la moitié moins 8v 
coùtoit la moitié plus. 

Si Ton suit la chose de doublement en double- 
ment, on trouvera la progression de la cause de 
l'impuissance des richesses de l'Espagne. 

11 y a environ deux-cens ans que l'on travaille 
les mines des Indes, je suppose que la quantité 
d'or 8c d'argent qui est à présent dans le monde 
qui commerce soit à celle qui étoit avant la décou- 
verte comme trente deux à un, c'est à dire qu'il 
ait doublé cinq fois : dans deux cens ans encore, 
cette même quantité sera comme soixante quatre 
à un, c'est à dire, qu'elle doublera encore; or 
à présent cinquante l quintaux de minerai pour 
l'or donnent quatre, cinq 8c six onces d'or, 8v 
quand il n'y en a que deux le Mineur ne retire 
que ses frais, dans deux cens ans, lorsqu'il n'y 
en aura que quatre le Mineur ne retirera aussi 
que ses frais; il y aura donc peu de prolit à tirer 
sur l'or. 

i. Voyez les Vovages de Frezier. (M.) 



MONARCHIE UNIVERSELLE 

Que si on découvre des mines si abondantes 
qu'elles donnent plus de profit, plus elles seront 
abondantes plutôt le profit finira. 

On dira peut être que les mines d'Allemagne & 
de Hongrie, d'où l'on ne retire que peu de chose 
au delà des Irais, ne laissent pas d être très-utiles, 
c'est que les mines étant dans les pais mêmes 
j occupent plusieurs milliers d'hommes qui y 
consomment les denrées surabondantes & sont 
proprement une manufacture du païs > . 

La différence est que le travail des mines d'Alle- 
magne & d'Hongrie fait valoir la culture des terres, 
au lieu que le travail de celles qui dépendent de 
l'Espagne la détruit. 

Les Indes et l'Espagne sont deux Puissances 
sous un même Maître, mais les Indes sont le 
principal, & l'Espagne n'est que l'accessoire . C'est 
en vain que la Politique veut ramener le principal 
à l'accessoire, les Indes attirent toujours l'Espagne 
a elles. 

De cinquante millions de Marchandises qui 
vont toutes les années aux Indes, l'Espagne ne 
fournit que deux millions 8: demi : les Indes font 
donc un commerce de cinquante millions, Y Espagne 
de deux millions et demi. 

C'est une mauvaise espèce de richesses qu'un 
tribut d'accident & qui ne dépend ni de l'industrie 
Je la Nation, ni du nombre de ses habitaus. m 

i. V. Esprit des /,"/>. 1. XXI. ch. \\u 



J4 MONTESQUIEU 

de la culture de ses Terres. Le Roi d'Espagne qui 
recuit de grandes sommes de sa Douane de Cadix 
n est à cet égard qu'un Particulier très-riche dans 
un Etat très-pauvre. 

Tout se passe des Etrangers à lui, sans que ses 
Sujets y prennent presque de part, & est indépen- 
dant de la bonne ou de la mauvaise fortune de 
son Royaume. 

Et si quelques Provinces dans la Castille lui 
donnoient une somme pareille à celle de sa Douane 
de Cadix, sa puissance seroit beaucoup plus 
grande, ses richesses ne pourroient être que l'effet 
de celle du païs, ces Provinces animeroient toutes 
les autres & elles seroient toutes ensemble plus 
en état de soutenir les charges respectives. 

Le Roi d'Espagne n'a qu'un grand Thresor, 
mais il auroit un grand Peuple 1 . 



XV11 

Les ennemis d'un grand Prince qui a régné de 
nos jours l'ont mille fois accusé plutôt sur leurs 
craintes que sur leurs raisons, d'avoir formé 8: 
conduit le projet de la Monarchie universelle. S'il 
y avoit réussi, rien n'auroit été plus fatal à l'Eu- 
rope, à ses anciens sujets, à lui, à sa famille. Le 
Ciel qui connoît les vrais avantages fa mieux 



i. V. Esprit des Lois, l. XXI. ch. xxil. 



MONARCHIE UNIVERSELLE 35 

servi par des défaites qu'il n'aurait fait par des 
victoires, &, au lieu de le rendre le seul roi de 
l'Europe, il le favorisa plus en le rendant le plus 
puissant de tous «. 

Mais quand il auroit gagné la fameuse Bataille 
où il reçut le premier échec, bien loin que l'ouvrage 
eut été achevé, il F auroit à peine commencé; il 
auroit fallu étendre davantage ses forces & ses 
frontières. L'Allemagne, qui n entroit presque dans 
la guerre que par la vente de ses Soldats, l'aurait 
faite de son chef; le Nord se seroit élevé; toutes 
les Puissances neutres se seroient déclarées; & ses 
Alliés auraient changé d'intérêts. 

Sa Nation qui dans les païs étrangers n'est 
jamais touchée que de ce qu'elle a quitté; qui, en 
partant de chez elle, regarde la gloire comme le 
souverain-bien, &, dans les lieux éloignés, comme 
un obstacle à son retour, qui y révolte par ses 
bonnes qualités mêmes, parce qu elle y joint tou- 
jours du mépris; qui peut suporter les périls 8c 
les blessures & non pas la perte de ses plaisirs; 
qui sait mieux se procurer des succès qu'en 
profiter, &, dans une défaite, ne perd pas mais 
abandonne; qui fait toujours la moitié des choses 
admirablement bien & quelquefois très-mal l'autre; 
qui n'aime rien tant que sa gayeté & oublie la 
perte d'une Bataille lorsqu'elle a chanté le Général, 
n'aurait jamais été jusqu'au bout d'une pareille 

i. V. Esprit des Lois. 1. T\, ch. vu. 



M . L1LI 

entreprise, parce quelle est de nature a ne p ou w i i 

gueres échouer dans un endroit sans tomber dans 
tous les autres, 8c manquer un moment sans man- 
quer pour toujours ' . 

XV11I 

L'Europe n est plus qu'une Nation composée 
de plusieurs, la France 8c l'Angleterre ont besoin 
de l'opulence de la Pologne & de la Moscovie, 
comme une de leurs Provinces a besoin des 
autres : & TEtat qui croit augmenter sa puissance 
par la ruine de celui qui le touche, s'affoiblit 
ordinairement avec lui. 



XIX 

La vraye puissance d'un Prince 2 ne consiste 
pas dans la facilité qu'il a de conquérir, mais dans 
la difficulté quil y a à l'attaquer, 8c si j'ose parler 
ainsi, dans l'immutabilité de sa condition : mais 
l'agrandissement des Monarchies ne fait que leur 
taire montrer de nouveaux côtés par où on peut 
les prendre. 

Voyez, je vous prie, quels voisins la Moscovie 
vient de se donner, les Turcs, la Perse, la Chine3 



i. V. Esprit des Lois, 1. IX, ch. Vil. 

2. V. ibid., 1. IX, ch. vi. 

v Elle s'étoit déjà rendue voisine des Chinois, (M 



MONARCHIE i M\ BBSELLE 37 

& le Japon : elle s'est rendue Frontière de ces 
Empires; au lieu quelle avoit le bonheur d'en 
être séparée par d'immenses déserts : aussi est- il 
arrivé depuis ces nouvelles conquêtes que les 
revenus ordinaires 1 de l'Etat n'ont plus été 
capables de le soutenir. 



XX 



Pour qu'un Etat 2 soit dans sa force, il faut 
que sa grandeur soit telle qu'il y ait un rapport 
de la vitesse avec laquelle on peut exécuter contre 
lui quelqu'entreprise & la promptitude qu'il peut 
employer pour la rendre vaine. Comme celui qui 
attaque peut d'abord paroître partout, il faut que 
celui qui deffend puisse se montrer partout aussi, 
& par conséquent que retendue de l'Etat soit 
médiocre, afin qu elle soit proportionnée au degré 
de vitesse que la nature a donné aux hommes 
pour se transporter d'un lieu à un autre. 

La France & l'Espagne sont précisément de la 
grandeur requise, les forces se communiquent si 
bien qu'elles se portent d'abord là où l'on veut, 
les Armées s'y joignent & passent rapidement 
d'une Frontière à l'autre, & on n'y craint aucune 



1 . Entrautres taxes, on vient présentement d'en établir une 
d'un huitième sur tous les fonds de l'Empire. (M.) 

2. V. Esprit des Lois, 1. IX, cb. VI. 



38 MONTESQUIEU 

des choses qui ont besoin de plus de quelques 
jours pour être exécutées. 

En France, par un bonheur admirable, la Capi- 
tale se trouve plus près des différentes Frontières, 
justement à proportion de leur foiblesse, & le 
Prince y voit mieux chaque partie de son pais à 
mesure qu'elle est plus exposée. 

XX] 

Mais, lorsqu'un vaste Etat, tel que la Perse, est 
attaqué, il faut plusieurs mois pour que les troupes 
dispersées puissent s'assembler, & on ne force 
pas leur marche pendant tant de temps, comme on 
fait pendant huit jours. Si l'Armée qui est sur la 
Frontière est battue, elle est sûrement dispersée, 
parce que ses retraites ne sont pas prochaines; 
["Armée victorieuse qui ne trouve point de résis- 
tance s'avance à grandes journées, paroît devant 
la Capitale 8c en forme le siège, lorsqu'à peine 
les Gouverneurs des Provinces peuvent être avertis 
d'envoyer du secours. Ceux qui jugent la révo- 
lution prochaine la hâtent en n'obéissant pas, car 
des gens fidèles uniquement parce que la punition 
est proche, ne le sont plus dès qu'elle est éloignée; 
ils travaillent à leurs intérêts particuliers, l'Empire 
se dissout, la Capitale est prise & le Conquérant 
dispute les Provinces avec les Gouverneurs ' . 

1. V. Esprit des Lois, 1. IX, ch. VI. 



IRCHI) i . i\ ERSELI i 



XXII 

La Chine a aussi une étendue immense, ^v 
comme elle est extrêmement peuplée, si la récolte 
du riz manque, il s'assemble des troupes de trois, 
quatre & cinq voleurs dans plusieurs endroits de 
différentes Provinces pour piller; la plupart sont 
exterminées dès leur naissance, d'autres se grossis- 
sent & sont détruites encore. Mais, dans un si 
grand nombre de Provinces & si éloignées, il peut 
arriver que quelque troupe fasse fortune, elle se 
maintient, se fortifie, se forme en Corps d'armée, 
va droit à la Capitale, & le Chef monte sur le 
throne. 



XXIII 

Dans la dernière guerre de Louis XIV que nos 
Armées & celles de nos ennemis étoient en Espagne 
éloignées de leur pais, il pensa arriver des choses 
presque inouïes parmi nous, les deux Chefs d'ac- 
cord entr'eux furent sur le point de jouer tous 
les Monarques de l'Europe & de les déconcerter 
par la grandeur de leur audace & la singularité 
de leurs entreprises. 



40 MONTESQUIEU 



XXIV 



Si les grandes conquêtes sont si difficiles, si 
vaines, si dangereuses, que peut -on dire de cette- 
maladie de notre siècle qui fait qu'on entretient 
par-tout un nombre l desordonné de troupes? 
elle a ses redoublemens & elle devient nécessaire- 
ment contagieuse, car si tôt qu'un Etat augmente 
ce qu'il appelle ses forces, les autres soudain aug- 
mentent les leurs, de façon qu'on ne gagne rien 
par là que la ruine commune. Chaque Monarque 
tient sur pied toutes les Armées qu'il pourroit 
avoir si les Peuples étoient en danger d'être exter- 
minés, & on nomme Paix cet état 2 d'effort de 
tous contre tous. Aussi l'Europe est-elle si ruinée, 
que trois Particuliers qui seroient dans la situation 
où sont les trois Puissances de cette Partie du 
Monde les plus opulentes, n'auroient pas de quoi 
vivre. Nous sommes pauvres avec les richesses 
8c le commerce de tout l'Univers, & bientôt, à 
force d'avoir des soldats, nous n'aurons plus que 
des soldats, & nous serons comme des 3 Tartares. 

i . Nous sommes dans un cas bien différent de celui des Ro- 
mains qui désarmoient les autres à mesure qu'ils s'armoient. (M.) 

2. Il est vrai que c'est cet état d'effort qui maintient principa- 
lement l'cquilibre parce qu'il erreinte les grandes Puissances. (M.) 

3. Il ne faut pour cela que bien faire valoir la nouvelle inven- 
tion des Milices & les porter au même excès que l'on a fait les 
troupes réglées. (M.) 



MONARCHIE I NIVER SELLE ; i 

Les grands Princes, non contents d'acheter les 
troupes des plus petits, cherchent de tous côtés 
à payer des alliances, c'est à dire presque toujours 
à perdre leur argent. 

La suite d'une telle situation est l'augmentation 
perpétuelle des tributs,, &, ce qui prévient tous les 
remèdes à venir, on ne compte plus sur ses reve- 
nus, mais on fait la guerre avec son capital. Il 
n est pas inouï de voir des Etats hypothéquer 
leurs tonds pendant la Paix même, & employer 
pour se ruiner des moyens extraordinaires & qui 
le sont si fort que le fils de famille le plus dérangé 
auroit de la peine à les imaginer pour lui I . 



XXV 

Les Monarques d'Orient ont cela d'admirable 
dans leur Gouvernement qu'ils ne lèvent aujour- 
d'hui que les tributs que levoit le fondateur de 
leur Monarchie; ils ne font payer à leurs Peuples 
que ce que les pères ont dit à leurs enfans avoir 
payé eux-mêmes. Comme ils jouissent d'un grand 
superflu, plusieurs d'entre eux ne font 2 d'Edits 
que pour exempter chaque année de tributs quelque 
Province de leur Empire. Les manifestations de 
leur volonté sont ordinairement des bienfaits: mais 

i . V. Esprit des Lois, I. XIII, ch. XV il. 

2. C'est l'usage des Empereurs de la Chine. (M.) 



en Europe les Exlits des l 'rinces affligent, munie 

a\ant qu'on ne les ait \ lis. parce qu'ils y parlent 
toujours de leurs besoins \ jamais des nôtres. 

Les Rois d'Orient l sont riches parce que leur 
dépense n'augmente jamais, <^ elle n'augmente 
jamais parce qu'ils ne t'ont point des choses nou- 
velles, ou s ils en font, ils les préparent de loin; 
lenteur admirable qui fait la promptitude dans 
l'exécution : ainsi le mal passe vite & le bien dure 
long-tems, ils croyent avoir beaucoup fait en main- 
tenant ce qui a été fait, ils dépensent en projets 
dont ils voyent la fin, & rien en projets commencés : 
enfin ceux qui gouvernent l'Etat ne le tourmen- 
tent pas, parce qu'ils ne se tourmentent pas eux- 
mêmes. 

On voit que dans tout ceci je n'ai eu en vue 
aucun Gouvernement de l'Europe en particulier, 
ce sont des reflexions qui les regardent tous : 

HiacQS intret muros peccatur et extra. 

I Dans tout ceci je ne prétends pas luuer le gouvernement des 
peuples d'Asie, mais leur climat ; j "avoue même qu'ils donnent dans 
une autre extrémité qui est une impardonnable nonchalance, [M 



FIN 



DE LA 



CONSIDÉRATION 

ET DE LA 

RÉPUTATION 



AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR 



La Bibliothèque Françoise ou Histoire Littéraire de 
la France» journal publié par Camuset, a donné en 1 726 
le texte d'une lettre contenant un extrait des ouvrages 
présentés en séance publique de l'Académie des Sciences, 
Arts et Belles -Lettres de Bordeaux, le 25 août 17251. 
Dans cette séance, M. de Sarrau, secrétaire perpétuel, lut 
une dissertation de M. le président de Montesquieu : 
Sur la Considération et la Réputation; la lettre adressée 
au journal en donne une analyse et quelques extraits, qui 
ont été reproduits plusieurs fois. 

M. Cougny, membre de la Société des Sciences morales, 
des Lettres et des Arts de Seine -et -Oise, en lisant les 
extraits donnés par la Bibliothèque Françoise et signalés 
par M. Despois 2 , a été frappé de la ressemblance existant 
entre les Réflexions de Montesquieu et quelques pages 
écrites par la marquise de Lambert. Il a publié sur ces 
deux auteurs une étude 3 dans laquelle, avec beaucoup 
d'esprit et de tact, il a cherché la réponse à cette petite 
question de propriété littéraire. Il a presque trouvé le mot 
de l'énigme, mais un témoin digne de foi nous aidera à 
trancher la question définitivement. 

1. Laboulaye, Œuvres de Montesquieu, t. VII, p. 70 et suiv. 

2. Revue politique cl littéraire, 14 novembre 1874. 

3. Mémoires de la Société des Sciences morales, des Lettres et des 
Arts de Seine -et -Oise. Versailles, 1878, in-8°, p. 235 et suiv. 



t i iNSIDÉRA ni >N ET RI PI I \ riON 

Dans le troisième recueil de ses peu M quieu, 

parlant de son écrit sur la Considération, s'exprime ainsi 

11 v a environ vingt-cinq ans que je donnois ces 
Réflexions à L'Académie de Bordeaux. Feue M™e la Mar- 
quise de Lambert, dont les rares et grandes qualités ne 
sortiront jamais de ma mémoire, fit l'honneur à cet 
ouvrage de s'en occuper. Elle y mit un nouvel ordre, et 
par les nouveaux tours qu'elle donna aux pensées et aux 
expressions, elle éleva mon Esprit jusqu'au sien. La copie 
de M me de Lambert s'étant trouvée après sa mort dans 
ses papiers, les libraires, qui n'en étoient point instruits, 
l'ont inséré dans ses ouvrages, et je suis bien aise qu'ils 
l'aient fait, afin que si le hasard fait passer l'un et l'autre 
de ces écrits à la postérité, ils soient le monument éternel 
d'une amitié, qui me touche bien plus que ne feroit In 
gloire. » 

La modestie du Président et sa respectueuse amitié pour 
la marquise de Lambert éclatent dans ces lignes. Il ne 
nous appartient pas de dire lequel des deux écrits est 
supérieur à l'autre, nous serions trop aisément accusé de 
partialité; afin de permettre au lecteur de voir lui-même 
le rapport des deux textes, nous donnons ici les Réflexions 
du Président, d'après la copie faite par son secrétaire; et, 
à la suite, le texte déjà publié dans les Œuvres de la 
marquise de Lambert. Nous réservons pour le volume qui 
contiendra les lettres des correspondants de Montesquieu 
celles qu'elle lui écrivait : elles montreront les sentiments 
d'estime et d'amitié que cette femme distinguée avait 
pour l'auteur des Réflexions sur la Considération et la 
Réputation. 



DE LA 

CONSIDÉRATION 



JiT DE LA 

RÉPUTATION 



Un honnête homme qui est considéré dans le 
monde est dans Tétat le plus heureux où Ton 
puisse être; il jouit à tous les instants des égards 
de tous ceux qui l'entourent; il trouve dans tous 
les riens qui se passent, dans les moindres parole-, 
dans les moindres gestes, des marques de l'estime 
publique, et son âme est délicieusement entretenue 
dans cette satisfaction qui fait sentir les satisfac- 
tions, et ce plaisir qui égayé les plaisirs mêmes. 
La considération contribue bien plus à notre 
bonheur que la naissance, les richesses, les em- 
plois, les honneurs; je ne sache pas dans le monde 
de rôle plus triste que celui d'un grand seigneur 
sans mérite, qui n'est jamais traité qu'avec des 
expressions frappées de respect, au lieu de ces 
traits naïfs et délicats qui font sentir la considé- 
ration. 



48 m juieu 

Quoique la politesse semble être faite pour 
mettre au môme niveau, pour le bien de la paix, 
le mérite de tout le monde, cependant il est imp 
sible que les hommes veuillent ou puissent se 
déguiser si fort, qu'ils ne fassent sentir de grandes 
différences entre ceux à qui leur politesse n'a 
oin d'accorder rien, ei ceux à qui il faut qu'elle 
accorde tout; il est facile de se mettre au fait de 
cette espèce de tromperie, le jeu est si forl à 
découvert, les coups reviennent si souvent, qu'il 
est rare qu'il v ait beaucoup de dupes. 

Ce qui fait que si peu de gens obtiennent la 
considération, c'est l'envie démesurée que l'on .a 
de l'obtenir, il ne nous suffit pas de nous distin- 
guer dans le cours de notre vie, nous voulons 
encore nous distinguer à chaque moment, et pour 
ainsi dire en détail; or c'est ce que les qualités 
réelles, la probité, la bonne foi, la modestie, ne 
donnent pas : elles font seulement un mérite géné- 
ral, mais il nous faut une distinction pour l'instant 
présent; voilà ce qui fait que nous disons si sou- 
vent, un bon mot qui nous déshonorera demain, 
que, pour réussir dans une société, nous nous 
perdons dans quatre, et que nous copions sans 
cesse des originaux que nous méprisons. 

D'ailleurs, dans l'envie que nous avons d'être 
considérés, nous ne pesons pas, mais nous comp- 
tons les suffrages : pour imposer à trois sots, nous 
avons la hardiesse de choquer un homme d'esprit. 



•NMhî-.KATION KT RÉPUTATION 49 

mais cet homme d'68pfit nous nuira plus dans la 
suite que les trois autres ne nous seront utile- : 
nous courons après les billets blancs et manquons 
les billets noirs. 

On l'ait plus de cas des hommes par rapport 
aux qualités de leur esprit, que par rapport à 
celles de leur cceur, et peut-être n'a-t-on pas 
grand tort, outre que le cœur est plus caché, il 
est à craindre que les grandes différences ne soient 
dans l'esprit et les petites dans le cœur; il semble 
que les sentiments du cœur dépendent plus de 
l'économie générale de la machine qui dans le 
fond est la même chose, et que l'esprit dépende 
plus dune construction particulière qui diffère 
dans tous les sujets. 

Les sentiments se réduisent tous à l'estime et 
à l'amour que nous avons pour nous-mêmes, au 
lieu que nos pensées varient à l'infini. 

11 v a une chose qui, par un grand malheur, nous 
ote plus la considération que les vices, ce sont 
les ridicules, un certain air gauche déshonore bien 
plus une femme qu'une bonne galanterie; comme 
les vices sont presque généraux, on est convenu 
de se faire bonne guerre, mais chaque ridicule 
étant singulier on le traite sans quartier. 

La réputation contribue moins à notre bonheur 
que la considération, car, quand un homme célèbre 
s'est une fois fait à cette idée que quelques étran- 
gers l'estiment beaucoup, le voilà au bout de son 



Mi jl IEU 

'heur, l'impression ne s'en renouvelle que dans 

les occasions. 

Nous obtenons la considération de ceux avec 
qui nous vivons, et la réputation de ceux que nous 
ne connaissons pas; mais la grande différence esl 
que la considération est le résultat de toute une 
v le, au lieu qu'il ne faut souvent qu'une sottise 
pour nous donner de la réputation. 

11 n'est rien de si difficile que de soutenir ^a 
réputation, en voici la raison : celui qui loue 
quelqu'un ne le fait ordinairement que pour taire 
ressortir la finesse de son discernement, en louant 
un homme on se félicite de l'avoir rendu louable 
et d'avoir trouvé son mérite qui avait échappé 
aux autres yeux, on veut donner quelque chose 
du sien; mais comme on ne donne rien à un 
homme dont la réputation est faite, que l'on ne 
parle de lui qu'avec tout le monde, on aime mieux 
lui préférer un homme peu connu: de là tant 
de réputations faites et perdues, et de là cette 
contradiction éternelle dans le jugement des 
hommes. 

Les réputations brillantes sont les plus exposée . 
car il n'y a aucun mérite à les trouver; il paraît 
bien plus ingénieux de savoir les anéantir; le 
brillant du Prince Eugène a relevé des trois quarts 
le mérite d'un autre général de l'Empereur; le 
brillant de Monsieur le Prince a infiniment servi 
à la gloire de Monsieur de Turenne; et on peut 






CONSIDERATION ET REPUTATION §1 

dire que la conquête de l'Univers a fait tort a 
Alexandre, lorsqu'on Ta comparé à César. 

L'orgueil des hommes est presque la cause 
unique de tous les effets moraux, on s'impatiente 
dans la recherche des causes morales de le trouver 
toujours sur son chemin, et d'avoir toujours la 
même chose à redire. 

Cet orgueil qui entre dans tous nos jugements 
met une certaine compensation dans toutes les 
choses d ici bas, et venge bien des gens des 
injures de la fortune. 

Un homme est d'une noblesse distinguée, s'il 
n'a point de bien on lui laissera sa noblesse, on 
se plaira même à la relever, mais si sa fortune 
donne de l'envie on examinera sa naissance avec 
les yeux de l'envie, — non seulement on lui dispu- 
tera la chimère, mais aussi on lui ôtera du réel: que 
deux hommes portent le même nom soyez sûr que 
le courtisan sera le faux et le provincial le bon. 

Ce n'est pas qu'il ne puisse arriver que Ton 
conserve sa réputation, soit que l'envie ne réus- 
sisse pas toujours, soit que de certains moyens 
que fournit la prudence la soutiennent contre 
l'envie. 

Pour acquérir la réputation, il ne faut qu'un 
grand jour, et le hasard peut donner ce jour; 
mais pour la conserver il faut payer de sa personne 
presque à tous les instants. 

Quelquefois on y réussit par sa modestie, d'autre- 



MONTESQUIEU 

t'ois 01. utient par son audace; souvent l'envie 

s'élève contre lui audacieux ci souvent clic s'irrite 
de voir un homme modeste couvert de gloire. 

Cependant le meilleur de tous les moyens que 
Ton puisse employer pour conserver sa réputation, 
c'est celui de la modestie qui doit empêcher les 
hommes de se repentir de leurs suffrages, en leur 
faisant voir que Ton ne s'en sert pas contre eux. 

11 y a un moyen de conserver sa réputation, 
qui console même de ne l'avoir pas conserve e, 
c'est la vertu. 

Et c'est un grand avantage de la rechercher 
dans l'exercice de ces actions qui sont bonnes 
parce qu'elles nous la donnent, et qui sont bonnes 
encore lorsqu'elles ne nous la donnent pas. 

De toutes les vertus celle qui contribue le plus 
à nous donner une réputation invariable, c'est 
l'amour de nos concitoyens. Le peuple qui croit 
toujours qu'on l'aime peu et qu'on le méprise 
beaucoup, n'est jamais ingrat de l'amour qu'on 
lui accorde; dans les républiques où chaque 
citoyen partage l'empire, l'esprit populaire le rend 
odieux, mais dans les monarchies où l'on ne va à 
l'ambition que par l'obéissance ou et par rapport 
au pouvoir la faveur du peuple n'accorde rien 
lorsqu'elle n'accorde pas tout, elle donne une 
réputation sûre, parce qu'elle ne peut être soup- 
çonnée d'aucun motif qui ne soit vertueux. 

Ce qui perd la plupart des gens, c'est qu'ils 



CONSIDÉRATION BT RÉPUTATION 53 

ne soutiennent pas leur caractère, cela veut dire 
qu'ils nVn ont point de fixe, ce qui est le pire de 
tous les caractères; un homme qui aura acquis 
la réputation d'un homme vrai et qui devient 
adroit courtisan, perd la réputation d'un homme 
Vfai et m'obtient pas celle d'adroit courtisan. 

Lorsqu'un homme s'est signalé par de belles 
actions, des honneurs peuvent le relever encore 
davantage, mais il se dégradera s'il paraît trop les 
rechercher; il doit être content de lui et penser que 
l'effet propre et naturel des dignités est de sauver 
de l'oubli ceux qui ne sont pas assez heureux 
pour s'être distingués par leur mérite personnel. 

Je le demande à tout le monde, qui est-ce qui 
pense que le fameux coadjuteur ait été cardinal? 

Si le hasard nous a mené sans mérite à la répu- 
tation, il faut nous en réjouir en secret, et rire 
tout bas aux dépens du peuple et au nôtre. 

J'ai quelque idée que Gracian a dit à peu près 
que si le mérite est plus grand que la réputation 
il faut le « produire, parce qu'on montre le mérite; 
si la réputation est au-dessus du mérite, il faut 
être très réservé de peur de ne montrer que de 
la réputation. 

1 . Il est probable que Montesquieu fait allusion au texte 
espagnol de Baltasar Gracian, texte qu'Amclot de la Houssaye 
lui paraîtrait avoir médiocrement rendu dans sa traduction. 

Nous pensons aussi que, dans le texte de Montesquieu, on 
devrait lire : «il faut SE produire». Le passage correspondant 
de la marquise de Lambert confirmerait cette leçon, aussi bien 
que la fin de l'alinéa de Montesquieu. 



MONTESQUI! 

Il n'y a rien de plus propre à détruire ou à 
soutenir une grande réputation que la faveur, 
parce quelle expose un homme qui a paru dans 
le grand jour, à un jour encore plus grand; mais 
quel mérite ne faut- il pas pour jouir à la face de 
toute la terre d'une chose pour laquelle tant de 
gens se sont déshonorés sans pouvoir l'obtenir. 

11 est difficile d'acquérir de grandes richesses 
sans perdre l'estime publique, à moins que l'on 
n'ait acquis auparavant tant d'honneurs et tant 
de gloire que les richesses soient pour ainsi dire 
venues d'elles-mêmes comme un accessoire qui 
en est presque inséparable, pour lors on jouit de 
ses richesses comme d'un vil prix de la vertu : 
qui est-ce qui a jamais été choqué des grands 
biens du Prince Eugène? ils ne sont pas plus 
enviés que l'or que l'on voit dans les temples 
des Dieux. 

Ce qui fait que l'envie s'irrite plus contre les 
richesses que contre les honneurs, c'est qu'elle y 
trouve plus de prise, on sait au juste qu'un cordon 
bleu est un cordon bleu, et rien de plus, mais on 
ne sait pas si un homme à qui on voit acquérir 
un million n'en a pas acquis quatre. 

Il n'y a rien qui conserve et qui fixe mieux 
la réputation que la disgrâce; il n'y a point de 
vertus que le peuple n'imagine en faveur de celui 
qu'il plaint ou qu'il regrette. 

Marius revint d'Afrique, dit magnifiquement 



55 
Florus, plu ad après ses disgrâces, car sa 

prison, sa fuite, son exil avaient jeté sur sa dignité 
une espèce d'horreur sacrée : cavccr,calenœ,fuga, 
ex i Hum horrificaverant dignitatem* 

L'histoire conserve avec bien plus de soin la 
mémoire des grandes catastrophes que celle des 
règnes heureux et tranquilles; la fable même a 
toujours signalé ses héros par quelques revers; 
l'homme n'est que haut dans la prospérité, mais 
il est grand dans l'adversité. 

Mais, comme la plupart des hommes ne sont 
pas dans un état assez élevé pour être outragés 
de la fortune, ils ont la retraite, qui souvent fait 
en leur faveur l'effet de la disgrâce. 

Vn grand homme de notre siècle se retira bien 
à propos, c'était le lendemain d'une belle action, 
et il sut donner à ce trait de vertu un motif plus 
vertueux encore. Mais le monde est une carrière 
qu'il est difficile de bien commencer et de bien 
finir; l'expérience nous manque pour l'un, souvent 
elle nous nuit pour l'autre. 

D'ailleurs une infinité de gens par leur vie 
passée se sont ôté la ressource d'une belle retraite, 
elle ne serait plus regardée que comme le déses- 
poir d'un homme accablé du souvenir de ses 
dérèglements ou de ses disgrâces, ce qui n'a rien 
de noble en lui-même. 

Vx\q chose bien nécessaire pour bien soutenir 
sa réputation, c'est de bien connaître le génie de 



M< JUIE1 

son siècle, il y a eu des fautes faites par d'illustres 

personnages qui faisaient bien voir qu ils ne 
savaient avec quels hommes ils vivaient et qu'ils 
ignoraient les Français comme les Japonais. 

Il y a dans chaque siècle de certains préjugés 
dominants dans lesquels la vanité se trouve mêlée 
avec la politique ou la superstition, et ces préjugés 
sont toujours embrassés par les gens qui veulent 
avoir de la réputation par des voies plus faciles 
que celles de la vertu. J'aurais bien des choses 
à dire sur notre siècle, mais je ne parlerai que 
de ceux qui Font précédé; lorsque Luther et Calvin 
publièrent leur Réforme, le bon air fut d'être 
luthérien ou calviniste, et ceux qui voulurent 
passer pour gens d'esprit furent portés à suivre 
le parti qui les distinguait du théologien ignorant 
et du peuple superstitieux. Depuis que les nations 
entières ont décidé pour Tune ou pour l'autre 
église, il y a toujours eu des opinions que ceux 
qui veulent avoir de la réputation ont particuliè- 
rement affectées ». 

i . Au verso de la dernière page, le secrétaire du Président de 
Montesquieu a écrit : « Sur la Considération, » 



DISCOURS 
SUR LA DIFFÉRENCE QU'IL Y A 






LA REPUTATION 
A LA CONSIDÉRATION 1 



Ia Considération vient de l'effet que nos qualités 
_«, personnelles font sur les autres. Si ce sont des 
qualités grandes et élevées, elles excitent l'admi- 
ration : si ce sont des qualités aimables et liantes, 
elles font naître le sentiment de l'amitié. L'on jouit 
mieux de la Considération que de la Réputation : 
Tune est plus près de nous, et l'autre s'en éloigne : 
quoique plus grande, celle-ci se fait moins sentir 
et se convertit rarement dans une possession réelle. 
Nous obtenons la Considération de ceux qui nous 
approchent, et la Réputation de ceux qui ne nous 
connoissent pas. Le mérite nous assure l'estime des 
honnêtes gens, et notre étoile celle du Public. La 
Considération est le revenu du mérite de toute une 
vie, et la Réputation est souvent donnée à une 
action faite au hasard : elle est plus dépendante 
de la Fortune. Savoir profiter de l'occasion qu'elle 
nous présente, une action brillante, une victoire, 

i. Œuvres de Madame la Marquât dé Lambert, nouvelle édition 
augmentée. A Amsterdam, par la Compagnie. 17581 in-ia, p, 271 à 278 



Ml 

tout cela est à la merci do la Renommée : clic se 

charge des actions éclatantes, mais en les étendant 
et les célébrant, q Lgne de QO Consi- 

dération, qui tient aux qualités personnelles, est 
lins étendue; mais comme elle porte sur ce qui 
nous entoure, la jouissance en est plus sentie et 
plus répétée : elle tient plus aux mœurs que la 
Réputation, qui souvent n'est due qu'à des vi< 
d'usage, bien placés, et bien préparés; ou quelquefois 
à des crimes heureux, et illustres. La Considération 
rend moins, parce qu'elle tient à des qualités moins 
brillantes ; mais aussi la Réputation s'use, et a besoin 
d'être renouvellée. Les actions d'éclat inspirent plus 
d'envie que d'admiration : les hommes se révoltent 
contre ce qui les abbaisse : aussi l'admiration est un 
état violent pour la plupart des hommes, et elle 
ne demande qu'à finir. Ce qui donne plus de Consi- 
dération, c'est l'Amour de nos citoyens; mais elle 
ne s'acquiert ainsi que par les qualités du cœur. 
Parce qu'elle tourne alors au proiit de hommes, ils 
nous accordent du mérite; non pas comme mérite, 
mais comme une chose qui leur est utile : sans ce 
biais il en faudrait beaucoup, pour se faire pardonner 
sa supériorité. 

La Politesse est une qualité aimable, qui contribue 
le plus à nous donner de la Considération : c'est un 
ménagement de l'amour-propre des autres; qui 
contribue le plus à établir la paix entre les hommes : 
elle bannit de la Société ce Moi si blessant pour 
les autres; une personne polie ne trouve jamais le 
temps de parler d'elle; elle s'oublie, et ne pense 
qu'à faire valoir le prochain. 

La Modestie met le mérite, et la Considération 
que le monde nous donne en sûreté : elle fait taire 



l'envie; et l*on i >ent point des sufl 

l*on a d , quand on voit qu'ils ne tourne] 

point t ■ nous. Ce qui nuit le plus à la Consi- 

dération, c'est de vouloir l'avoir trop en détail; 

rce qu'à tout moment vous La faites sentir à ce 
qui VOUS entoure. 

Jl y a de plus une conduite à our con 

ver la Considération. GRATIEN die : « Faites- v< 
connoître et non comprendre; ne conduisez pa 
l'intelligence des hommes jusqu'à l'extrémité de votre 
mérite : car tout ce qui leur est connu leur imp 
moins ». Le même Auteur dit : « Si votre mérite est 
au-dessus de votre Réputation, montrez- vous, et 
qu'on connaisse votre prix; si votre Réputation est 
au-dessus de ce que vous valez, cachez -vous, et 
jouissez de l'erreur des hommes : placez -vous bi 
dans leur imagination. » Monsieur le Cardinal 
de Retz dit : « Que dans certaine occasion il sentit 
qu'il occuperait encore longtems une grande place 
dans l'imagination du Peuple; et qu'il pourroit tout 
entreprendre sur la foi de leurs illusions. » 

Le Ridicule s'attache à la Considération, parce 
qu'il en veut aux qualités personnelles. Il pardo; 
aux Vices parce qu'ils sont en commun : les hommes 
s'accordent à les laisser passer; ils ont besoin de 
leur faire grâce. Dans chaque siècle il y a un Vice 
dominant; et il y a toujours quelque homme, qu'on 
appelle galant homme, qui donne le ton à son siècle; 
qui fixe le ridicule, et qui met en crédit les vices 
de la Société. On fait grâce à l'Amour, à l'Ambition; 
mais la malignité s'attache aux qualités person- 
nelles. 

La Considération Personnelle nous fournit plus 
d'agrément que ice, qu les R 



MONTE5Q1 [J i 

que les Places, même sans mérite: rien de si triste 
au fond qu'un grand seigneur sans Vertus, accablé 
d'honneurs et de respects; et à qui on fait sentir à 
tout moment qu'on ne les doit qu'à sa Dignité, et 
rien à sa personne. Heureusement l'Amour propre, 
qui est le plus grand des flatteurs, sait ordinaire- 
ment lui cacher son insuffisance. 

Il y a des mérites qui portent à l'émulation et 
qui ne sont pas au-dessus de l'exemple; mais l'envie 
aussi sait bien élever des hommes médiocres, pour 
affaiblir le mérite d'un grand homme. Le Prince 
Eugène a fait de grands Généraux en Europe. 
L'envie vous sert quelquefois, et vous illustre au- 
dessus de vos qualités propres. Il y a aussi des 
mérites supérieurs, que la malignité laisse passer 
sans rien dire : tel étoit celui de Monsieur de 
Turenne. Le mérite qui nous approche ordinaire- 
ment nous incommode; mais la Réputation se forme 
loin de nous. Il est difficile d'acquérir de grandes 
Richesses sans qu'il en coûte à la Réputation, â 
moins qu'on ait fait auparavant provision de beau- 
coup de Mérite, d'Honneurs et de Dignités; et que 
les Richesses viennent d'elles-mêmes, comme insé- 
parables des grandes places : on n'envie alors les 
Richesses des grands hommes pas plus que l'or que 
l'on voit dans les Temples des Dieux. 

Rien de si heureux qu'un homme qui jouit d'une 
Considération méritée, attachée à sa personne et 
non à la place qu'il occupe. C'est un plaisir qui se 
fait sentir à tout moment, et par tous ceux qui nous 
approchent. Tous ces complimens vuides de réalités 
et où la vérité n'a point de part, sont pour lui des 
marques de l'estime publique. Tous ces égards, tous 
ces riens sont relevés par-là: son bonheur double 



CONSIDÉRATION ET RÉPUTATION 6l 

par le contentement intérieur; et les autres plaisirs 
même en sont plus rians. 

La Faveur assure ou détruit la Réputation : elle 
nous expose à un grand jour; et il faut avoir un 
grand fond de mérite pour se soutenir dans une 
place où tant de gens aspirent, et d'où ils ont intérêt 
de vous faire descendre; où enfin l'on ne vous fait 
grâce sur rien. 

Ceux qui n'apportent à leurs emplois, d'autres 
mérites ni d'autres dispositions que de les désirer 
ne s'y soutiennent pas longtems. 

Dans la disgrâce l'homme se manifeste, et montre 
ce qu'il est; le rideau est tiré : le petit mérite étoit 
soutenu par la faveur qui le couvroit; dès qu'elle 
tombe il est à découvert et il n'a plus d'appui. 

Les disgrâces parent les grands hommes. Florus 
dit que Marius devint plus grand par ses malheurs; 
que son exil et sa prison avoient jeté sur sa personne 
une espèce d'horreur sacrée qui le rendoit respec- 
table. 

Il n'y a point de Vertus que le Peuple n'accorde à 
ceux qu'il plaint, ou qu'il regrette. Le grand homme 
est haut et élevé dans la prospérité, et il est grand 
dans l'adversité. Mais comme la plupart des hommes 
ne sont pas assez élevés pour être outragés de la 
Fortune, une sage retraite fait en leur faveur le 
même effet que la disgrâce. On demande, quand 
doit-elle se faire? Car il n'y a point d'action dans 
la vie, où il n'y ait un à propos. Est-ce après quelque 
action brillante, pour mettre notre Gloire en sûreté 
et conserver la place qu'elle nous a donnée dans 
l'idée des hommes? Mais pourquoi donner à la 
retraite le tems destiné à jouir? Celui de la vieillesse 
lui est propre : tous les goûts sonts usés; il n'y a 



I 

i perdre à se m mtrer, et à faire voir sa 
décadence; on no se transportera point à ee que 
vous a\ si été; c'est un travail : les hommes ne vou i 
l'accorderont point, et l'on s'arrêtera au moment 
présent. Mais est-il sage de tant consulter Les 
hommes? Faut- il être toujours dans leur dépen- 
dance? N'aurons-nous jamais le courage, de nous 
rendre heureux selon nos goûts, s'ils sont inno- 
cens? Faut-il toujours vivre d'Opinion, et doit-elle 
nous servir de règle pour la conduite de notre vie? 
Enfin, rien de si difficile que de bien entrer dans le 
monde, et d'en bien sortir. 



APPENDICE 



[0 



APPENDICE 



Au moment où cette publication est sous presse, le 
Bulletin municipal officiel de la Ville de Bordeaux du 
i cl décembre 1890 publie un arrêté de M. le Maire qui 
décide qu'une plaque de marbre sera placée sur les maisons 
occupant remplacement des deux dernières habitations 
de Montesquieu. A la suite de cet arrêté, le Bulletin a 
inséré un article de M. Raymond Céleste sur Montesquieu 
ii Bordeaux, accompagné de deux plans, dressés par 
.M. A. Lapierre, géomètre de la Ville. 

Nous pensons être agréable à nos lecteurs en reprodui- 
sant ici ces documents intéressants. 



ARRÊTÉ DU 20 NOVEMBRE 1890 



Pose de plaques eommi-moratires sur les maisons habit' \ 
par Montesquieu à Bordeaux. 

Le Maire de la ville de Bordeaux, officier de la Légion 
d'honneur, 

Vu les mentions portées dans divers actes notariés de 17.25 
à 1754, indiquant que le président de Montesquieu a eu, pendant 
ees vingt- neuf années, un domicile à Bordeaux, au Doyenné, 
chez son frère, Joseph de Montesquieu, doyen de l'église Saint- 
Seurin; 

Vu l'extrait d'un plan, à L'échelle, du 12 septembre 1776, le 
plan cadastral de i*2<> et celui de 1S50 qui indiquent remplace- 



()() APPENDICE 

nient autrefois occupé par le Doyenné de Saint- Seurin, sur les 
allées Damour; 

Vu les renseignements contenus dans le bail passé entre les 
( rrandes Carmélites dfl Bordeaux et le président de Montesquieu, 
en date du 18 décembre 1754, en présence de M c Duprat, notaire, 
portant location d'une maison située rue Porte- Dijeaux, joignant 
celle, appelée du Manège, appartenant à la communauté des 
( i randea Carmélites ; 

Vu l'extrait d'un plan, à l'échelle, de 1766, sur lequel figure 
remplacement de V ancien Manège et de la maison y attenant, 
i 11 Porte-Dijeaux ; un plan sur lequel est marqué, avec les 
mesures, la place qu'occupait la dernière maison habitée à Bor- 
deaux par Montesquieu; 

Considérant qu'il y a lieu de rappeler la place précise des 
demeures, dans notre ville, de l'un des plus illustres Bordelais; 

Vu le consentement donné à cet effet par M. Daviaud, proprié- 
taire de la maison allées Damour, n os 31 et 33, et par M. Schroder, 
propriétaire de la maison rue Porte-Dijeaux, n° 87, 

Arrête : 

Article premier. — Une plaque de marbre commémorative sera 
placée sur la maison portant les n os 31 et 33 des allées Damour, 
avec cette inscription : « A cette place s'élevait la maison du 
Doyenné, habitée par Montesquieu de 1725 à 1754, son frère 
étant doyen de l'église Saint- Seurin. » 

Art. 2. — Une autre plaque sera placée sur la maison portant 
le n° 87 de la rue Porte-Dijeaux, avec cette inscription : « A cette 
place s'élevait la dernière maison habitée à Bordeaux par le 
président de Montesquieu. — 1754- 1755. * 

Art. 3. — Nos Divisions de l'Instruction publique et des Beaux- 
Arts et des Travaux publics (architecture) sont chargées de 
l'exécution du présent arrêté. 

Fait et arrêté à Bordeaux, en l'Hôtel de Ville, le 29 novem- 
bre 1890. 

Le Maire de Bordeaux, 

A. Bayssellance. 



• , ■ ■> - 



APPENDICE 07 



MONTESQUIEU A BORDEAUX 



Le château de La Brède a été la principale résidence du célèbre 
auteur de V Esprit d?s Lois. A Paris, c'est dans la rue Saint- 
Dominique qu'il logeait, pendant ses séjours fréquents dans 1 1 
capitale. Tout jeune élève, étudiant en droit, avocat, conseiller, 
puis président à mortier au Parlement et membre de l'Académie 
des Sciences, Belles -Lettres et Arts, il eut constamment un 
domicile à Bordeaux. 

Les historiens et les biographes de Montesquieu semblent 
admettre qu'il ne dut habiter que dans la rue Margaux et qu'il 
ne changea jamais de demeure à Bordeaux. Tous ont puisé cette 
indication à la même source ou se sont copiés sans contrôle. En 
17 19, Montesquieu, ayant projeté d'écrire une histoire physique 
de la terre, demandait, dans les feuilles littéraires, des renseigne- 
ments sur ce sujet. L'avis publié se terminait ainsi : <. Il faut 
adresser les mémoires à M. de Montesquieu, président au Par- 
lement de Guienne, à Bordeaux, rue Margaux. » Voilà la source 
connue. 

Les nombreuses recherches nécessitées par la préparation d'une 
importante étude, à laquelle je travaille depuis longtemps, m'ont 
permis de retrouver, en puisant à des sources multiples, des 
renseignements exacts et complets sur les diverses demeures de 
Montesquieu à Bordeaux. 

L'Administration municipale, en décidant qu'une plaque de- 
marbre indiquera le lieu précis où avait habité Montesquieu, a 
désiré, dans un sentiment de patriotisme bien naturel, faire 
connaître aux Bordelais le nom des rues diverses dans lesquelles 
il avait demeuré; c'est pour répondre à ce désir que je détache 
ces détails de mon volume. Les minutes des notaires et des 
correspondances me permettront de dire : « Montesquieu habitait 
dans cette rue lorsqu'il fit telle chose. » C'est ce que je vais faire 
brièvement en suivant l'ordre chronologique. 

1689- 1703 

Montesquieu est né au château de La Brède, le 18 janvier 1689; 
son père était en cette même année jurat-gentilhomme de la ville 
de Bordeaux. A l'âge de cinq ans, il fut parrain de son frère 



A.PPENDI4 
l pli, ne à Bordeaux, le 9 novembre 1694, et qui devint doyen 

de Saint-Seurin. Il fut aussi Le parrain de sa sieur Marie - Aune, 

née à Bordeaux, le 20 .septembre 1696, dans La paroisse Je Sainte- 
Eulalle; sa mère mourut cette année -là. 

[acques de Secondât, le père de Montesquieu, l'envoya au 
collègede Juilly, d'où U sortit le i-i septembre 1705. Jusqu'en 1703 
son père habitait rue Bouhaul i actuellement rue Sainte-Catherine 
après le cours Victor-l Iugoi ; avant d'entrer au collège de Juilly, 
il dut rester à Bordeaux, pour commencer son instruction élé- 
mentaire, jusqu'à l'âge de onze ans; pendant ses vacanees, il 
partageait son temps entre Bordeaux: et La Brède. 



1703- 1715 
RLE DES LAURIERS 

Jacques de Secondât, après avoir quitté la rue Bouhaut, logeait 
rue des Lauriers; Montesquieu, en sortant du collège de Juilly, 
habitait avec lui; on l'appelait alors M. de La Brède. Il t'ait son 
droit à Bordeaux. Le 29 juillet 1708, M. Tanesse étant doyen, il 
est reçu bachelier en droit civil et canonique; quelques jours 
après, le 12 août, il est licencié en droit, et le 14 du même mois 
on le reçoit avocat au Parlement de Bordeaux, sous le nom de 
« Charles- Louis de Secondât». 

Conseiller au Parlement, Montesquieu prête serment en cette 
qualité le 2i mars 1714; il signe: de Secondât. Dans un acte 
notarié, il est ainsi qualifié, pour la première t'ois, le 29 décem- 
bre 17 14 : « Charles-Louis de Secondât de Montesquieu, chevalier, 
conseiller du roi au Parlement de Bordeaux, seigneur baron de 
La Brède. » Afin de le distinguer de son oncle Jean- Baptiste de 
Secondât, baron de Montesquieu, seigneur de Castelnouvel, 
Talence et Raymond, le président à mortier qui devait lui laisser 
sa charge, on le désignait sous le nom de « Montesquieu de La 
Brède ». 

Le 30 avril 1715, dans l'église de Saint- Michel, Montesquieu 
épouse demoiselle Jeanne de Lartiguc, iille de Pierre de Lar- 
tigue, ancien lieutenant- colonel au régiment de Maulévricr. 
Avant ce mariage, réponse demeurait rue Neuve », l'époux, rue 
des Lauriers. 



1. Voir les Vieux Souvenirs de la rue Xcuvc, à Bordeaux, par un 
vieil enfant de cette rue (Gh. Marionneau). — Bordeaux, V 1 -' Moquet, 
ifyo, in -s-. 



M'IMCNnK.I <im 

1715- 1 7 1 
ROT M MtGAtJX 

Montesquieu habitait rue M trgl mx, au mois de novembre 1 7 I -" : 
il n'y resta que jusqu'au commencement de l'année 17c). 

Le i 1 janvier 1 7 1 ô , son oncle le président, étant malade, fait 
lin testament en son hôtel, rue Judaïque, paroisse Saint- 1'. 
(actuellement me de Cheverus), aux termes duquel Montesquieu 
est son héritier universel; il meurt quelques JOUTS après. 

Le 3 avril 1716, sur la proposition de M. de Navarre, Moi 
quieu est élu membre de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres 
t L Arts de Bordeaux, qui était alors composée de MM. Antoine- 
Alexandre de Gascq, président à mortier au Parlement; J.-B. de 
( iaupos, vicomte de Biscarosse, conseiller au Parlement; A.-J.- 
1 1 yaeinthe Lebcrthon, président à mortier; Jean-François Melon, 
le célèbre économiste, inspecteur à Bordeaux des fermes du 
i"i; François Bellet, docteur en médecine; l'abbé Jules Bellet; 
Cardoze, médecin, qui Laissa sa bibliothèque à l'Académie; 
de César, conseiller au Parlement; Pierre-Éloi Doazan, médecin; 
le R. P. Fau, religieux de la Merci; Joseph de Navarre, conseiller 
à la Cour des Aides; l'abbé Olivier; l'abbé Sabathier, profes- 
seur de philosophie au collège de Guyenne; Isaac de Sarrau 
deBoynet, littérateur et amateur de musique; Sarrau de Vézis et 
de Pichon, frère du précédent; l'abbé Descors, chanoine de Saint- 
Seurin; le R. P. Rose, jésuite. Montesquieu devint le dix-huitième 
membre de cette Société qui rendit de si grands services à 
Bordeaux. 

Jean- Baptiste de Secondât, fils de Montesquieu, était né à 
Martillac, près de La Brèdc, le 12 février 1716. Le 20 mai 1 7 16, 
Montesquieu obtient des lettres de dispense d'âge pour succéder 
à son oncle dans la charge de président à mortier; ses lettres 
furent enregistrées au Parlement le 12 juillet 17 16. 



1719-1725 
RUE Dr MIRAIL 

Le projet d'Histoire physique de la Terre dut être lancé au 
début de l'année 17 19 : Montesquieu n'habitait plus rue Margaux 
à la fin du mois de mai. Le baron de Marcellus louait au Prési- 
dent, le 10 mai 1719, un grand corps de logis de sa maison sise 
rue du Mirail. Le bail, qui était de neuf années, partait du mois 



70 APPENDICE 

de juin 1719 pour finir le 31 mai 1728, moyennant le prix d 
neuf cent cinquante livres par an. 

En 1721 parurent les Lettres persanes. 

Le 12 janvier 1723, Montesquieu dut assister au mariage de La 
sœur de son condisciple et ami J.-J. Bel, qui épousait le conseiller 
de Raxena et eut pour fils le poète Saint-Marc de Razens. M. d 
Boucaud, conseiller au Parlement, devait, après le décès de 
J.-J. Bel, être le tuteur du jeune Saint- Marc, dont le père était 
mort. 

Les lettres de dispense d'âge qu'avait pu obtenir Montesquieu 
en 1716, lui permettaient de jouir du titre de président à mortier 
et de certaines prérogatives attachées à cette charge; mais 
d'après les Ordonnances, il ne pouvait présider qu'à l'âge de 
quarante ans. Il obtint le 3 juillet 1723 de nouvelles lettres de 
dispense lui permettant de présider, bien qu'il ne fût âgé que 
de trente -quatre ans et cinq mois. 

Le Temple de Guide fut publié en 1724. 

Le i« mai 1725, Montesquieu lisait à l'Académie de Bordeaux 
un Traité général des devoirs de Y homme. Le 25 août, il com- 
muniquait à la même Académie un Discours sur la différence 
entre la Considération et la Réputation, qui va être incessam- 
ment publié en entier pour la première fois (voir page 57). 



ï725- 1754 

FAUBOURG DE SAINT- SEURIN AU DOYENNÉ 

(Allées Damour.) 

Le frère de Montesquieu, Joseph- Secondât de Montesquieu, 
prenait possession du Doyenné de Saint-Seurin le 30 juillet 1725; 
deux mois après environ, le Président logeait avec lui dans la 
vaste maison du Doyenné. Cette maison, située sur remplace- 
ment compris entre la rue du Manège et la rue Ségalier, d'après 
les plans retrouvés par M. Lapierre, géomètre de la Ville, était 
sur le point placé vis-à-vis de la statue de Vercingétorix. 

Au Parlement, Montesquieu prononce le 12 novembre 1725 un 
discours, resté célèbre, Sur V équité qui doit régler les jugements 
et l'exécution des lois. A l'Académie, il disait, trois jours après, 
un Discours sur les motifs qui doivent nous encourager aux 
sciences. 

Montesquieu aimait les voyages; il allait presque tous les ans 
à Paris passer quelques mois, qu'il employait à faire des obser- 
vations, à servir les intérêts du Parlement et plus particulièrement 




J I 



;: &PPENDK 

ceux Je l'Académie. Afin de suivre plus Librement ses goûts, il 

lit sa charge de président à mortier à M. d'Albessard, le 
8 juillet 172 >, à lt condition que cette charge reviendrait à son 
1îls, à la mo t de L'acquéreur, qui avait alors cinquante et un 

Marie -Josèphe- Denise de Secondât, fille cadette de Montes- 
quieu, naquit à Bordeaux le 23 février 1727. On sait qu'elle aida 
son père dans ses travaux, en lui lisant les livres que sa main aise 
vue ne lui permettait plus de lire lui-même sans fatigue; il l'appe- 
lait son cher secrétaire et eut pour elle une vive affection. 

Le 24 janvier 1728, Montesquieu est élu membre de l'Académie 
française ; la même année il commença ses voyages en Allemagne, 
en Hongrie, en Italie, en Hollande et en Angleterre. Il a laissé la 
relation d'une grande partie de ses voyages, dont le manuscrit 
remplit six cent trois pages petit in-4 . Cette précieuse relation 
sera prochainement publiée par M, le baron Albert de Mon- 
tesquieu. 

Les Considérations sur les causes de la grandeur et de la 
décadence des Romains parurent en 1733. Montesquieu avait 
déjà lu à L'Académie de Bordeaux, en 17 16, une dissertation sur 
la Politique des Romains dans la religion. 

Le 30 janvier 1737, le fils de Montesquieu, J.-B. de Secondât, 
est reçu conseiller au Parlement de Bordeaux. Il n'avait aucun 
goût pour les fonctions judiciaires. Il refusa de prendre la charge 
de président à mortier à la mort du président d'Albessard. Mon- 
tesquieu, qui lui avait réservé cette charge, lut sur le point de 
la reprendre lui-même ; il le déclarait à son ami l'abbé de Guasco, 
le 28 mars 1748: <; Je souhaite ardemment de vous trouver de 
retour à Bordeaux quand j'y arriverai, lui écrit-il, d'autant plus 
que je veux que vous me donniez votre avis sur quelque chose 
qui me regarde personnellement. Mon fils ne veut pas de la 
charge de président à mortier que je comptais lui donner. Il ne 
me reste donc que de la vendre ou de la reprendre moi-même. 
C'est sur cette alternative que nous conférerons avant que je me 
décide; vous me direz ce que vous pensez après que je vous 
aurai expliqué le pour et le contre des deux partis à prendre ; 
tâchez donc de ne pas vous faire attendre longtemps. .> Il ne put 
se résoudre à aliéner de nouveau sa liberté; il vendit sa charge 
à M. le président Le Berthon, pour la somme de cent trente mille 
livres, et il continua à séjourner tour à tour à La Brède, à Bor- 
deaux et à Paris. 

Marie de Secondât, fille aînée de Montesquieu., épouse, le 
h) novembre 1738, Vincent de Guichaner d'Armajan, chevalier 
d'honneur de la Cour des Aides de Bordeaux. Joseph de Mon- 
tesquieu, le doyen de Saint- Seurin et abbé de Faize, célébra le 
mariage de sa nièce dans la chapelle du château de La Brède. 



APPENDICE 73 

Je suis ù Bordeaux depuis un mois v.t j'y dois rester trois ou 
quatre mois encore) écrivait Montesquieu à l'abbé Nicolini, le 
(> mais [740. H dut rester Longtemps en ville cette année-là: le 
:\ août 17 jo, il signait dans L'hôtel de M. de Mous le contrat de 
mariage de son fils qui, sis jours après, épousait Marie-Catherine- 
Thérèse de Mons. Le frère de Montesquieu eélébra cette union, 
assisté de M. (). Sullivan, prêtre irlandais attaché à la paroisse 

Saint- Christoly. 

Montesquieu rassemblait depuis plusieurs années les matériaux 
qui devaient lui servira composer VEsprit des Lois. Ses leetures, 
ses conversations, les observations faites pendant ses voya 
l'avaient préparé à rédiger son œuvre. Il écrivit de La Brède à 
L'abbé de Guasco : «Je serai en ville après-demain. Ne vous 
engagez pas à dîner, mon cher abbé, pour vendredi; vous êtes 
invité chez le président Barbot. Il faudra y être arrivé à dix 
heures précises du malin, pour commencer la lecture du grand 
ouvrage que vous savez. On lira aussi après dîner; il n'y aura 
que vous, avec le président et mon fils. Vous y aurez pleine liberté 
de juger et de critiquer. > 

Le 11 mars 1745, Montesquieu marie sa fille cadette, Denise, 
avec Godefroy de Secondai, qui devint baron de Montesquieu 
à la suite de la cession que lui fit J.-B. de Secondât en 1756 en 
lui remettant, selon la volonté de son père, la baronnie de Mon- 
tesquieu, en échange d'une partie de la dot de Denise. De ee 
mariage est né Joseph -Cyrille de Secondât de Montesquieu, 
grand-père des descendants actuels du Président. 

Montesquieu préparait toujours la publication de V Esprit des 
Lois; il écrivait à l'abbé Nicolini : <: Depuis deux ans que je suis 
ici, j'ai continuellement travaillé à la chose dont vous me parlez, 
mais ma vie avance et l'ouvrage recule, à cause de son immen- 
sité ; vous pouvez être bien sûr que vous en aurez d'abord des 
nouvelles. » 

En 174S parut enfin V Esprit tins Lois. 

Le doyen de Saint- Seurin avait fait d'excellentes études au 
collège de Juilly. Montesquieu, logeant avec lui au Doyenné, 
dut lire à son frère, dès qu'il les composait, les pages de V Esprit 
îles Lois, avant même de les communiquer à son ami Barbot et 
à l'abbé de Guasco. Le président de Gascq, membre de l'Aca- 
démie, dont le jardin touchait celui du Doyenné, dut aussi être 
consulté; on en trouverait peut-être la preuve dans les papiers 
que sa famille a pu conserver. 

Un bail de location passé, le 15 janvier 1749, par Montesquieu 
avec un chanoine de Saint- Seurin, Jean de Lachausse, pour un 
appartement situé rue Margaux, pourrait faire croire que Mon- 
tesquieu était revenu loger rue Margaux. La modicité du prix de 



/ | AI'!'I.M)[. 

location, L'exiguïté du Local décrit dans L'acte el surtout plusieurs 
actes de même date et postérieurs, indiquant une Montesquieu 
habitait toujours avec son frère, permettent d'admettre qu'il avait 
loué ces appartements pour offrir L'hospitalité hors du Doyenné 

soit à de GuasCO, soit à Vcnuti ou à d'autres étrangers dont il 

recevait fréquemment la visite à Bordeaux et à La Brède. 

Le 22 novembre 1749, naît à Bordeaux le petit -fils de Montes- 
quieu, qui embrassa la carrière militaire, servit dans la guerre de 
L'Indépendance américaine, comme aide de camp du chevalier 
de Chastellux, et fut colonel des régiments de la Couronne et 
de Cambrésis, émigra en Angleterre pendant La Révolution, s'y 
maria avec miss Marie -Anne Mac Geoghegan O'Neil, d'une 
ancienne famille irlandaise, et mourut sans ratant le 29 juillet [82 | 
au château de Bridge Hill, près la ville de Cantorbéry. 

Le 26 novembre 1750, Montesquieu fait son testament à Paris 
avec la préoccupation d'avoir des héritiers de son nom; c'est de 
cette même préoccupation qu'était venu L'engagement pris envers 
le mari de sa tille Denise au sujet de la baronnie de Montesquieu. 

En 1754, Joseph de Montesquieu, le doyen de Saint-Seurin, 
meurt à Barèges. Son frère dut chercher de nouveau un loge- 
ment; il le choisit rue Porte-Dijeaux, près de l'ancien Manège 
appartenant aux Carmélites. M. Lapierre, géomètre de la Ville, 
a pu retrouver exactement la place occupée autrefois par cette 
dernière habitation du président de Montesquieu. Le bail passé 
B les Carmélites le fut le 18 décembre 1754, pour neuf années. 
— On sait que Montesquieu mourut moins de deux mois après, 
le 10 février 1755, à Paris, dans son logement de la rue Saint- 
Dominique. 

Le cadre de cette rapide biographie de Montesquieu ne per- 
mettait pas de faire ressortir le bien que l'illustre auteur de 
r Esprit des Lois a fait à son pays et plus particulièrement à 
Bordeaux. An moment où un nouvel hommage d'admiration va 
rappeler son souvenir à nos mémoires, nous cro}-ons devoir 
ajouter ici un rapide exposé des titres qu'il a à notre reconnais- 
sance, en faisant connaître les services rendus par lui à l'Académie, 
services dont nous profitons encore, au commerce bordelais et à 
L'agriculture. 



MONTESQUIEU A L'ACADÉMIE DE BORDEAUX 

Le jour de sa réception à l'Académie, le i cr mai 17 16, Montes- 
quieu disait dans son discours : « Lié avec plusieurs d'entre vous 
par les charmes de l'amitié, j'espérais qu'un jour je pourrais entrer 
avec eux dans un nouvel engagement, et leur être uni par le 



70 APPENDICE 

commerce ^tcs Lettres, puisque je l'étais déjà par le lieu le plus 
tort qui fût parmi les hommes. > Il resta fidèle à eet enga- 
gement jusqu'à la fin de sa vie; les preuves de ee fait sont 
nombreuses. 

Paris l'attirait assez souvent, mais il n'en aimait pas moins sa 
province: c Qu'on se délasse surtout, disait-il en 1717, de ee 
préjugé que la province n'est point en état de perfectionner les 

sciences et que ee n'est que dans les capitales que les Académies 
peuvent fleurir. » Il fait connaître le but qu'il a poursuivi toute sa 
vie, dans son Discours sur les motifs qui doivent nous encou- 
ragée aux sciences : < Le commerce, la navigation, l'astronomie, 
la géographie, la médecine, la physique ont reçu mille avantages 
des travaux de ceux qui nous ont précédés : n'est-ce pas un beau 
dessein que de travailler à laisser après nous les hommes plus 
heureux que nous ne l'avons été? > 

Il encourage ceux qui désirent travailler en tondant un prix 
d'anatomie en 1717, et donne pour cela une médaille d'or de trois 
cents livres. — Il recrute des membres distingués pour l'Aca- 
démie; ce fut lui qui présenta son ami, le président Barbot, qu'il 
déterminait en 1750 à enrichir la bibliothèque de l'Académie par 
e don de bons et nombreux livres qu'il possédait et que la Biblio- 
thèque de la Ville conserve. — Ce rut lui qui engagea J.-J. Bel 
à entrer à l'Académie et plus tard à léguer à celte Société ses 
livres et l'hôtel qui appartient encore à la Ville. Il assistait régu- 
lièrement aux séances quand il était à Bordeaux; à Paris, il 
servait les intérêts de l'Académie auprès des ministres et des 
protecteurs. 

En 1720, le duc de La Force charge le président de Montes- 
quieu, avec MM. de Caupos et de Sarrau de Boynet, de choisir 
une maison ou un emplacement convenable afin d'y bâtir un 
Logement pour l'Académie; il donne pour cela soixante mille 
livres en billets de la banque royale. La débâcle de Law empêcha 
cette acquisition. 

L'intendant et les jurats de Bordeaux projetaient de construire 
un quai à maisons uniformes, de la porte Bourgogne à la porte 
du Chapeau -Rouge, et une place royale. Montesquieu apprend, 
à Paris, que des démarches sont faites pour obtenir l'appui des 
ministres pour l'exécution de ce projet; il s'empresse d'écrire à 
l'Académie, lui indique comment elle doit agir auprès du protec- 
teur, M. de Morville, afin qu'il réclame, sur les terrains à construire, 
une maison convenable pour ses réunions. Grâce à l'intervention 
de Montesquieu auprès du ministre, la demande fut sur le point 
d'aboutir : un mémoire et un plan transmis par le duc d'Antin à 
l'architecte de Cottes montrent comme étant destinée à l'Aca- 
démie la maison située en face de la fontaine des 'Trois -Grâces 



&PPENDU i 77 

— le belvéder devant servir aux observations astronomie] 
Mais si ce pmjct échoua, Montesquieu obtint, par L'intermédiaire 
de M. de Morville et de l'intendant, un logement convenable 
dans L'Hôtel de Ville en 1731. — L'Académie quitta ce logement 

en 1 739 pour prendre possession de L'hôtel de Jean-Jacques Bu!. 
Aujourd'hui, en quittant l'hôtel Bel, elle recevra encore une 
généreuse hospitalité dans l'Athénée, que la Ville a fait édifier 
pour le service des Sociétés bordelaises, bien plus nombreuses 
qu'en 1731. 

C'est à Montesquieu que la ville de Bordeaux doit d'avoir sur 
les allées de Tourny la façade de l'immeuble encore occupé par 
sa Bibliothèque. L'intendant de Tourny, rectifiant l'esplanade 
du Château- Trompette, où était l'hôtel de J.-J. Bel, laissait un 
terrain vacant devant cet hôtel, — et prétendait bâtir sur ce 
terrain en ne laissant qu'un passage sous un arceau. — Mon- 
tesquieu va à Paris, agit et fait agir ses amis, et il obtient du 
Conseil du roi le don à l'Académie de toute la façade actuelle, 
qui donne à l'immeuble une valeur autrement grande que cel e 
qu'il aurait eue s'il avait été réduit à l'hôtel Bel caché dans 
l'intérieur. 

L'intérêt de la science, celui du public ne cessent d'occuper 
Montesquieu; tantôt il cherche à Paris un astronome pour l'en- 
voyer à Bordeaux enseigner à faire les observations astrono- 
miques, — tantôt il engage l'Académie (en 1741) à faire des cours 
publics et gratuits de mécanique et de physique. — 11 la met en 
rapport avec des Sociétés étrangères et attire à elle des corres- 
pondants utiles. 

En 1742, il écrit au président de la Société royale de Londres : 
* Je suis actuellement à Bordeaux, où je jouis des douceurs de 
mes amis et de ma patrie. M. le président Barbot, secrétaire 
de notre Académie, est un des hommes du monde que j'aime le 
plus. ;> < Notre Académie de Bordeaux ne laisse pas que de 
commencer à fleurir, soit par un grand nombre de personnes 
distinguées qui en sont, soit par les bienfaits et les dons que- 
quelques membres de cette Société lui ont faits, qui la mettent 
en état d'encourager les sciences. J'y ai presque tous les amis 
que j'ai dans ce pa}*s-ci, et il me semble que je serais charmé si 
je vous voyais en augmenter le nombre. > 

Venuti, qui a écrit un intéressant volume sur les anciens monu- 
ments de la ville, avait été attiré à Bordeaux par Montesquieu. 
Les questions qu'il lit mettre au concours, celles qu'il traita lui- 
même prouvent combien il s3 préoccupait de répandre le goût 
des choses utiles. 



7 S APPENDICE 



M0NTESQ1 il LU ET LLC COMMERCE BORDELAIS 
Propriétaire de grands vignobles, qu'il avait créés en partie, 

Montesquieu s'occupa de la culture de la vigne; les vendanges 
faites, il soignait son vin et le vendait. Ce n'était pa 
toujours facile que vendre son vin; des charges de toute nature 
gênaient les transactions; de province à province il y avait des 
barrières tort incommodes pour le commerce, et les singuliers 
principes économiques mis en pratique gênaient même la culture 
de la vigne. 

e Le vin est si cher à Paris, par les impôts que Ton y met, qu'il 
semble qu'on ait entrepris d'y faire exécuter le précepte du divin 
Alcoran qui défend d'en boire, » écrit Montesquieu dans la vingt- 
troisième lettre persane. 11 tenait à ce qu'à Bordeaux il n'en fût 
pas ainsi; en 1722, il obtint la réduction d'un impôt qui frappait 
de quarante sols par tonneau le vin de Guyenne. 

Un arrêt du Conseil du roi du 27 février 1725 portait défense 
de faire des plantations nouvelles de vignes dans la généralité 
de Guyenne. Montesquieu, jugeant que la mesure était contraire 
aux intérêts de la province, lit un mémoire contre cet arrêt. Ce 
mémoire, encore inédit, sera publié par MM. de Montesquieu. 

M. K. Dezeimeris a publié récemment, dans le « Bulletin du 
Comice agricole et viticole du canton de Cadillac *>, une intéres- 
sante note sous ce titre : Montesquieu vigneron, dans laquelle 
il reproduit vingt -neuf questions posées par Montesquieu sur la 
vigne et le vin, pour connaître les diverses manières de le soigner. 
Le (ils du Président, J.-B. de Secondât, s'occupait aussi de ces 
questions; il publia en 1785 un mémoire sur la culture des vignes 
de la Guyenne et sur les vins de cette province. Le vin d'Alger, 
aujourd'hui si répandu, avait déjà en 1735 attiré l'attention de 
Secondât, qui lut une notice sur les variétés de vins récoltés en 
Arabie. 

L'Académie de Bordeaux, à l'instigation principalement de 
Montesquieu et de son fils, s'occupa souvent des vignes et des 
vins. La Bibliothèque de la Ville conserve plusieurs mémoires 
faits par des membres de l'Académie ou envoyés au concours 
pendant le siècle dernier, sur les principes de la taille, de la 
greffe, sur les plantations de vignes, sur la manière de faire le 
vin, de le clarifier, de le conserver. 

L'intendant de Tournv, dans son discours de réception à l'Aca- 
démie de Bordeaux, reconnaissait en ces termes les services 
qu'elle rendait à la viticulture : « Les vins, cette récolte si pré- 
cieuse lorsqu'ils ont de la qualité, mais trop séduisante par Fine- 



APPENDICE 79 

galité de son rapport comparé avec la pesanteur de ses charges 

toujours certaines, ont donne occasion à d'excellents mémoires, 
BOltis du sein de l'Académie, touchant la nature de différents 

comptants, la taille et la façon de la vigne. » 11 loue ceux qui 

combattent la routine et répandent le progrès amené par de 

judicieuses observations. Au premier rang de ceux-là était 
Montesquieu. 

Les nombreuses relations que Montesquieu avait dans tous 
les pays lui servirent à créer au commerce bordelais de sérieux 
débouchés. Ses amis, ses correspondants littéraires devinrent 
ses courtiers, et par eux il fit connaître au loin le vin des Bor- 
delais. 

L'abbé de Guasco, qui voyageait presque constamment, s'arrê- 
tait quelquefois à La Brède et aidait Montesquieu dans ses 
travaux agricoles; il fut son correspondant habituel et s'occupa 
beaucoup du placement de ses vins. En 1742, Montesquieu lui 
écrivait : « Notre commerce de Guyenne sera bientôt aux abois, 
nos vins nous resteront sur les bras, et vous savez que c'est toute 
notre richesse. » Le i er août 1744, il l'engage ainsi à revenir se 
reposer à La Brède : « L'air, les raisins, le vin des bords de la 
Garonne et l'humeur des Gascons sont d'excellents antidotes 
contre la mélancolie. » 

En Italie, le grand-prieur Solar est un des correspondants de 
Montesquieu qui, le 7 mars 1749, lui écrit: «Le commerce de 
Bordeaux se rétablit un peu, et les Anglais ont même l'ambition 
de boire mon vin cette année, mais nous ne pouvons nous bien 
rétablir qu'avec les îles de l'Amérique, avec lesquelles nous 
faisons notre principal commerce. » 

Le 16 mars 1752, il annonce à l'abbé de Guasco qu'il a envoyé 
à mylord Elibant le tonneau de vin qu'il avait demandé : « Vous 
pouvez, dit- il, lui mander qu'il pourra le garder tant qu'il le 
voudra, même quinze ans s'il le veut, mais il ne faut pas qu'il 
le mêle avec d'autres vins, et il peut être sûr qu'il l'a immédiate- 
ment comme je l'ai reçu de Dieu, il n'est pas passé par les mains 
des marchands. » Quelques mois après, le 4 octobre 1752, il lui 
écrit : « J'ai reçu la réponse pour le vin que vous m'avez fait 
envoyer à mylord Elibant; il a été trouvé extrêmement bon. On 
me demande une commission pour quinze tonneaux, ce qui fera 
que je serai en état de finir ma maison rustique. Le succès que 
mon livre a dans ce pays-là contribue, paraît-il, au succès de 
mon vin. » 

Guasco eut de nouvelles occasions de placer le vin de Montes- 
quieu. Le 3 novembre 1754, il lui écrit : c Je commence par vous 
remercier de votre souvenir pour le vin de Rochemorin, vous 
assurant que je ferai avec la plus grande attention la commission 

1 2 



8o Ai-i : \\>\ 

de niylord Pembrokc ; c'est h mes amis et surtout à vous, qui 
en valez dix autres, que je dois la réputation où s'est mis mon 
vin dans l'Europe, depuis trois ou quatre ans. » Le vignoble 
de Rochemorin, situé dans la commune de Martillac, prés de 
La Brède, appartient encore à un descendant du Président, M. le 
baron de Montesquieu, et l'excellent vin qu'on y récolte jouit 
d'une renommée égale à celle du vin que l'auteur de Y Esprit des 
Lois envoyait en Angleterre et en Amérique. 

Depuis le XVII e siècle, le château de La Brède et les terres qui 
l'entourent n'ont cessé d'appartenir à la famille de Montesquieu. 



LES DESCENDANTS DE MONTESQUIEU 

Joseph- Cyrille de Secondât, baron de Montesquieu, petit- fils 
du célèbre Président, a été le chef des représentants actuels de 
la famille de Montesquieu; de son mariage avec M lle de Menou 
est né Charles- Louis- Prosper, qui, marié avec Marie -Louise 
de Piis, a eu : 

I. — Charles de Secondât, baron de Montesquieu, marié à 
Euphrosyne Aubelin de Villers. De ce mariage: i° Pierre de 
Secondât de Montesquieu; — 2° Suzanne, mariée au baron Roger 
de Sivry : — Alice de Sivry. 

IL — Gaston de Secondât de Montesquieu, marié à Mathilde 
de Courtaurel de Rouzat : i° Henri de Secondât de Montes- 
quieu; — 2° Yvonne, mariée au marquis de Canolle : — Margue- 
rite de Canolle. 

III. — Albert de Secondât de Montesquieu, marié à Marie 
Aubelin de Villers, cousine germaine de la baronne de Montes- 
quieu : — i° Roger de Secondât de Montesquieu; — 2° Jacques 
de Secondât de Montesquieu. 

IV. — Gérard de Secondât de Montesquieu, marié en premières 
noces à Elisabeth de Sainte- Aulaire : — i° Madeleine, mariée à 
Etienne de Beauchamps. — De ce mariage sont nés : — i° Geor- 
ges de Beauchamps; — 2° Elisabeth de Beauchamps. 

Marié en secondes noces à Marie de Kergorlay : — 2° Alain 
de Secondât de Montesquieu; — 3° Jean de Secondât de Mon- 
tesquieu. 

V. — Godefroy de Secondât de Montesquieu. 



APPENDICE 8l 

VI. — Jacqueline de Secondât de Montesquieu, mariée au 

comte de Foucaud d'Aure (décédée) : — i° Louise de Koucaud; 
— 2° Marie -Antoinette de Poucaud. 

Au moment OÙ La famille de Montesquieu va publier les écrits 
inédits de son illustre aïeul, il était utile de faire connaître Les 
noms de ses membres. — Bordeaux a vu naître Maric-Josèphe- 
Denise, la lillc préférée, le « cher secrétaire » de Montesquieu; on 
sait combien il aimait cette ville à laquelle il a rendu de grands 
services : c'est à Bordeaux que les descendants du célèbre Pré- 
sident vont publier ses manuscrits, avec le concours de la Société 
des Bibliophiles de Guyenne. 

Cette publication, dont le commencement est sous presse, 
n'aura pas moins de sept à huit volumes, — composés de divers 
mémoires, d'importants recueils de pensées, de relations de 
voyages, de correspondances, etc. — C'est avec un sentiment 
de gratitude que ces volumes seront accueillis par tous ceux 
qu'intéresse l'une des plus pures et des plus grandes gloires de 
la France. Nous, Bordelais, remercions particulièrement les 
descendants de notre illustre compatriote d'avoir réservé à notre 
ville — dans un sentiment de piété filiale — l'honneur de publier 
la première les écrits inédits de Montesquieu. 

Raymond CÉLESTE, 

Bibliothécaire de lu Ville. 



Nous remercions l'Administration municipale de la Ville 
de Bordeaux pour l'hommage qu'elle vient de rendre à 
notre aïeul. En reproduisant, à la suite des écrits de 
Montesquieu que nous publions aujourd'hui, les témoi- 
gnages consacrés, dans le Bulletin municipal, à sa 
mémoire, nous pensons aider à la conservation de souve- 
nirs chers à ses compatriotes comme à nous. 

Château de La Brède, le 12 décembre 1890. 

Baron DE MONTESQUIEU. 



TABLE DES MATIERES 



Pages 

Avant-propos v 

réflexions sur la monarchie universelle en 
Europe : 

Avertissement de l'éditeur 3 

Texte de Montesquieu II 

De la Considération et de la Réputation : 

Avertissement de l'éditeur 45 

Texte de Montesquieu 47 

Discours sur la différence qu'il y a de la Répu- 
tation a la Considération, par la marquise 
de Lambert 57 

Appendice 65 



ACHEVÉ D'IMPRIMER 

PAR 

G. GOUNOUILHOU, a Bordeaux 

LE XVIII JANVIER M.TKCC XCI 



University o( BikisIi ( olumbia Library 

DUE DATE 






ET-6 






UNIVERSITY OF B C LIBRAHY 



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